En quoi " Chaka " est-il emblématique de toute l’œuvre ?

Introduction

Introduire le contexte qui permet de comprendre l’enjeu de la une tonalité plus question : « Chaka » clôt la 1ère série de poèmes d’Ethiopiques, juste avant les Epîtres à la Princesse qui mettent en scène le questionnement de Senghor, tout à la fois amant, homme politique et poète.

Dégager la problématique :Y a-t-il rupture ou continuité ? « Chaka » est-il un poème emblématique de toute l’œuvre ?

Annoncer le plan en insistant sur la progression logique de la 1ère partie à la 2ème partie, et à la 3ème partie

Développement

1. Senghor aborde dans « Chaka » le thème du pouvoir, présent dans toute l’œuvre :

A. Rappel d’un passé douloureux et des perturbations qu’il a entraînées

a) La trahison des Blancs : « Ils ont voulu des marchandises, nous avons tout donné » / « Dirai-je leurs présents rouillés, leurs poudreuses verroteries ? » (p. 125)

b) Leur violence :

- Envers les hommes : des hommes affamés (« le ventre cave ») / des hommes méprisés comme des bêtes (parqués dans les « kraals de la misère » p. 124)

- Envers la nature : déforestation  (« Les forêts fauchées les collines anéanties » : p. 124) / méconnaissance du rythme de la nature (« le travail n’est plus le geste » rythmé par le tam-tam ou la voix)

c) Ce rappel de l’horreur de la colonisation est évoqué dans d’autres poèmes comme les « Epîtres à la Princesse » :

- cf. les trois étapes de la confrontation avec les Blancs

- il est à l’origine de la revendication de la « négritude » : et la négritude renvoie au concept de « teddungal », à savoir l’honneur, revendiqué à plusieurs reprises dans le recueil

B. Une telle violence appelle une réaction politique :

a) Senghor fait sienne la question de Chaka:

- « Pouvais-je rester sourd à tant de souffrances bafouées ? » (p. 124)

- Cf. aussi sa remarque : « Oui en apprenant leurs canons, je devins une tête » (p. 125)

- C’est cette même obligation envers son peuple que souligne Senghor dans « Epîtres à la Princesse » 

b) Car Senghor, par la bouche de Chaka, se montre lucide  :

- « je dis qu’il n’est pas de paix armée, de paix sous l’oppression » 

- il ne peut exister non plus « De fraternité sans égalité »

- Or le clivage est net : la force est du côté des Blancs

C. Cependant peut-on faire de la politique sans se salir les mains ?

a) Chaka soutient la nécessité des meurtres politiques  :

- Face aux accusations de la « voix blanche » : « panthère » / « hyène-à-la-mauvaise-gueule »

- Qui reprennent celles de la biographie de Thomas Mofolo, parue en 1908

- Il soutient que « Le pouvoir ne s’obtient pas sans sacrifice, le pouvoir absolu exige le sang de l’être le plus cher » (p. 123)

b) Ce choix s’accompagne de douleur :

- Le héros connaît la passion « Pour l’amour de [son] Peuple noir » (p. 122)

- Senghor connaît du reste lui aussi cette solitude douloureuse. Séparation d’avec la femme aimée (la Princesse de Belborg). Plus tragique : cette femme aimée meurt dans l’éloignement

c) A chaka, répond cependant un autre personnage mythique  : le kaya-Magan

- Figure éminemment positive : apporte paix et fécondité (contrairement à Chaka)

- Mais le Kaya-Magan est antérieur à la colonisation : il est l’Homme qui a su dompter la Bête primordiale, mais il n’a pas eu à affronter le Mal apporté par les Blancs

Entre Kaya-Magan et Chaka, Senghor s’interroge sur la conduite de l’homme politique noir qui « porte [lui aussi] tous les peuples à peau noire ». en ce sens, les poèmes « Le kaya-Magan » et « Chaka » permettent de mieux comprendre « Epîtres à la Princesse ».

2. « Chaka » accorde une large place à la femme, comme tous les poèmes de Ethiopiques :

A. le poème chante avec sensualité Nolivé :

a) Dont le portrait rappelle celui d’autres femmes :

- Un portrait sous forme de blason (taille, cuisses, seins, bras, lèvres et yeux sont passés en revue) que l’on retrouve aussi construit p.139 (yeux, oreilles, poignets, nez, reins, démarche)

- Un portrait qui fonctionne sur le principe de l’analogie (constant dans le recueil) entre la femme et la nature. Faune : « cuisses de loutre en surprise ». Végétation  : « seins de rizières mûres »

b) Qui comme toutes les autres femmes est porteuse d’harmonie :

- Parce qu’elle est liée à la promesse de fécondité : « rizières mûres »

- Parce qu’elle est en harmonie avec la nature

- Liée à la « Nuit », celle qui permet le surgissement  « du monde nouveau », elle est liée à la « re-naissance »

- Cf. la belle tirade p. 132

B. Mais il dit aussi l'antagonisme amour-pouvoir :

a) Elle est opposée à la mission du guerrier

- L’amour est un « carcan qui étrangl[e] toute action » (p. 121)

- La femme est la « faiblesse » de l’homme : Chaka, pour « échapper au doute » (p. 121), sacrifie sa fiancée à son peuple.

b) Même dilemme digne de Corneille dans les « Épîtres à la Princesse » :

- Il le dit nettement : « ta seule rivale, la passion de mon peuple » (p. 140)

- Mais inversement le poète se languit de la Princesse alors que « le peuple noir [l]’attend »

- La mort de la Princesse remet même en cause le combat pour la négritude (p. 146)

- Cependant Senghor évite toute position extrême et se distingue ainsi de Chaka.

La figure féminine de Nolivé est donc le corollaire de toutes les autres femmes : à la fois entrave et source d’énergie pour l’homme politique.

3. Chaka, homme politique certes mais aussi poète :

A. Un poète qui célébre l'Afrique de toujours :

a) Chaka est une figure de poète, comme Senghor :

- Sa vocation : p. 129

- Une sorte de Dyâli : « celui-qui-accompagne » (p. 128)

- Qui combat « dans la solitude et la mort » (p. 129)

b) Chaka chante l’Afrique toute entière :

- Chaka ne se contente pas de parler des Zoulous, ou de Nolivé

- Il englobe dans sa pensée l'ensemble du continent, « le Zambèze », « les neiges du Kilimandjaro ».

c) De même, Senghor étend son pays aux frontières de l'Afrique :

- « Ambassadeur du Peuple noir », comme Chaka est le « Doué-d’un-large-dos » qui « porte tous les peuples à  peau noire, il prête sa voix à son peuple.

- En convoquant tous les grands mythes de l’Afrique : la reine de Saba, le Kaya-Magan et Chaka lui-même

B. Un poète qui recherche une vérité intérieure :

a) Chaka, réinventé par Senghor, est l’homme du débat intérieur :

- « Il fallait échapper au doute » (p. 121)

- « J’ai longtemps parlé dans la solitude des palabres » (p. 129)

b) comme Senghor lui-même  :

- Questionnement sur l’amour

- Questionnement sur la nature de la mission politique

- Inquiétude qui débouche sur la nécessité d’un refuge en Dieu (cf. fin de « D ‘Autres Chants »)

Toutes les figures politiques du recueil sont du reste des Dyâlis, et non des « Conducteurs ». Ils indiquent des possibilités mais au-delà de tout dogme réducteur.

Conclusion

« Chaka » a donc une place essentielle dans le recueil puisque emblématique du concept de « Négritude » dans toutes ses subtilités. « L’Ambassadeur du Peuple noir » ne saurait être uniquement un homme politique. Pour mener à bien sa mission, il lui faut rester un poète, attentif à l’harmonie du monde que souligne la Femme.

Le métissage à l'oeuvre dans Ethiopiques de Senghor     
Les éléments créateurs de poésie   
La place de "A New York"