La fonction du lecteur dans Les Confessions de Rousseau

L'écrivain Michel Leiris, dans la préface de son autobiographie L'âge d'homme, écrit qu'il essaie de trouver dans le lecteur " moins un juge qu'un complice ". Pensez-vous que ce soit là le seul type de relation que  Rousseau cherche à établir avec son lecteur, dans les quatre premiers livres des Confessions ?

Problématique :

Ne jamais perdre de vue le thème : Rousseau face à son lecteur . 

1. Rousseau dit vouloir être jugé par les lecteurs des Confessions (? Leiris), mais n’essaie-t-il pas en fait de les gagner à sa cause (complicité dont parle Leiris)?

2. Les Confessions sont-elles seulement un plaidoyer ? Þ ne pas oublier que Rousseau est un artiste et un philosophe (le lecteur choisi est posthume)

Intr. 

            Toute autobiographe, dans la mesure où il livre son intimité la plus secrète, ressent le besoin d’établir ce qu’il est convenu d’appeler, à la suite de Philippe Lejeune, un " pacte autobiographique " avec son lecteur. Le lecteur est donc explicitement désigné comme le destinataire indispensable de l’œuvre. On peut donc se demander quel rôle exact joue cet interlocuteur. Michel Leiris dit, quant à lui, rechercher dans le lecteur " moins un juge qu’un complice ". En est-il de même pour Rousseau ? Il semblerait qu’à la différence de Leiris il tienne à ce que le lecteur soit avant tout son juge. Cependant on a parfois l’impression qu’il cherche aussi, consciemment ou non, à le séduire pour le transformer en complice. Est-ce à dire pour autant qu’il recherche un ami à travers ce lecteur  ?

  1. Au contraire de Leiris, Rousseau affirme rechercher avant tout un juge chez le lecteur :
    1. Rousseau désigne le lecteur d’abord comme un juge :
      1. Rousseau est un homme blessé par de nombreuses accusations  : Rousseau se sent donc continuellement en position d’accusé 
        1. Qui remettent non seulement en cause ses idées 
        2. Mais aussi sa vie privée 
        3. Et, surtout, son être même 
        4. Ces attaques sont très violentes 
      2. Aussi a-t-il besoin d’un procès où le lecteur pourrait (et devrait) le juger impartialement : A la différence de Leiris, Rousseau réclame donc bien un juge
        1. L’omniprésence du lecteur le désigne bien comme un destinataire indispensable
        2. Rousseau ne cesse de rappeler qu’il le veut pour juge 
        3. Il scelle donc avec lui un pacte autobiographique très particulier
    1. C’est pourquoi il essaie de donner au lecteur tous les atouts pour juger équitablement  :
      1. D’où la présentation chronologique, la plus objective : Rousseau se refuse à réorganiser les faits car c’est au lecteur de le faire
        1. Livre 1 : 1712 - mars 1728 Livre 2 : mars 1728 - décembre 1728
        2. Livre 3 : décembre 1728 - avril 1730
      2. D’où une volonté évidente de tout dire car Rousseau craint " de ne pas tout dire ". Rousseau se refuse à trier : " Ce n’est pas à [lui] de juger de l’importance des faits " mais au lecteur
        1. Chaque moment clé est certes l’occasion d’un récit : cf. les aveux
        2. Mais Rousseau rend compte aussi de moments moins importants 
      3. Rousseau ne craint pas " de trop dire " : Rousseau semble fournir les chefs d’accusation en même temps que les éléments de la défense
        1. D’où le compte-rendu, relativement détaillé et sans fausse pudeur, de sa sexualité  D’où aussi l’analyse honnête de ses défauts 
        2. Chaque fait est indissociable et nécessaire à l’ensemble, qu’il éclaire
  • A la différence de Michel Leiris, Rousseau demande donc à son lecteur d’être avant tout un " arbitre " (cf. préambule de 1850). Les Confessions semblent d’ailleurs nous donner toutes les garanties pour que nous jouions convenablement ce rôle.
  1. Cependant la tentation est grande de transformer le juge impartial en complice :
    1. La tentation de l’apologie :
      1. Le but de l’œuvre est ambigu (ne dire que la vérité et rectifier une image) : Rousseau désire en fait rectifier l’image qu’il donne de lui à ses contemporains
        1. Rousseau veut être jugé objectivement par son lecteur Mais ce jugement ne peut qu’effacer la " cruelle injustice " de ses accusateurs (cf. préambule de 1850)
        2. Il invite même à la comparaison : " Qu’un seul te dise s’il ose : Je fus meilleur que cet homme-là "
      1. Or rectifier une image, c’est offrir le meilleur profil : Rousseau tente donc de séduire son juge, voire de le suborner
        1. Certes, tout est dit, dans un ordre apparemment neutre Mais en travestissant subtilement certains faits : cf. l’ordre et la longueur des aveux (le plus grave vient en dernier et il est d’une extrême brièveté) Rousseau tente même d’infléchir le jugement du lecteur 
        2. Le souci de vérité est lui-même un argument pour séduire le lecteur, qui ne peut être que touché par la confiance que Rousseau met en lui
      1. Rectifier une image, c’est refuser l’idée de culpabilité : d’accusé, Rousseau devient accusateur (la meilleure défense étant l’attaque) : le lecteur ne peut plus juger car les nouveaux accusés ne sont pas en mesure de témoigner eux aussi.
        1. En la reportant sur les autres 
        2. Plus globalement, la faute incombe à la société tout entière : cf. la fin du 1er livre Þ le lecteur est donc d’une certaine manière mis en accusation lui aussi (il est complice en ce sens qu’il partage la faute)
    1. D’autant plus que Rousseau sait jouer des artifices de l’écriture pour conquérir son juge :
      1. D’où le besoin irrésistible de faire naître une émotion  par des artifices de conteur : Rousseau, par le biais de l’émotion, établit entre lui et son lecteur une certaine connivence, peu propice à un jugement impartial
        1. L’emploi du présent de narration qui actualise avec excès l’émotion ou le danger encouru par Jean-Jacques (héros)
        2. L’emploi du vocabulaire pour faire naître la pitié ou le rire complice et ranger le lecteur aux côtés de J.J.
      2. D’où le besoin de camper un portrait pittoresque qui le mette en valeur : les portraits nous entraînent donc eux aussi, malgré nous, dans le camp de l’accusé
        1. Le portrait romanesque qui valorise Jean-Jacques : associé à celui de Mme de Warens, pour montrer l’accord des personnages (donc valoriser Rousseau)
        2. Le portrait pittoresque ou la caricature qui valorisent encore, par ¹ , Jean-Jacques : celle du Maure balafré qui souligne la puissance du mal, auquel est confronté Jean-Jacques , innocent
      3. L’autodérision procède de la même tentation de s’acquérir les bonnes grâces du lecteur : le lecteur ne peut qu’être conquis par une ironie qui s’exerce sur soi-même !
        1. Dans sa recherche de l’âme sœur : cf. " l’amant espagnol " Dans la rencontre avec Mme de Warens : cf. métaphore de la couture
        2. Dans sa marche sur Paris : ironie de la 3ème personne
  • Rousseau disait ne vouloir livrer qu’un relevé de faits bruts, mais Les Confessions sont une œuvre qui savent jouer de la fonction impressive du langage. L’auteur parvient peu à peu, en jouant sur l’affectif, à gagner la sympathie de son lecteur, à faire de lui son complice comme le disait Michel Leiris. Au cours de sa lecture, celui-ci est de moins en moins en mesure de juger objectivement car il devient de plus en plus le complice de l’auteur.
  1. De complice, le lecteur est ainsi conduit à devenir admirateur :
    1. La complicité établie est une fausse connivence :
      1. Rousseau est trop préoccupé de lui-même pour accorder une telle place au lecteur : le pacte autobiographique que Rousseau scelle d’emblée n’inclut visiblement pas un véritable échange
        1. Texte saturé par la 1ère personne dès les 1ères lignes Mise en valeur : " Cet homme ce sera moi. / Moi seul. "
        2. Mise en valeur du moi aussi par la mise en scène du jugement dernier
      2. Le lecteur n’est pas le " semblable " : en se proclamant unique, Rousseau rompt paradoxalement toute possibilité de vraie relation avec le lecteur
        1. Certes Rousseau n’a " pas promis d’offrir au public un grand personnage " (fin du livre 4) Mais il ne cesse d’affirmer son unicité 
        2. Contre tous les autres
      3. Le lecteur est cependant l’exutoire nécessaire : le lecteur idéal pour Rousseau est celui qui se laissera prendre à la mise en scène qu’il a imaginée, au point d’éprouver pour lui non seulement de la sympathie, mais surtout une certaine admiration
        1. La confidence est nécessaire chez Rousseau
        2. D’où la nécessité d’un lecteur, mais d’un lecteur posthume 
    2. Car  Rousseau entend servir de modèle :
      1. Rousseau se désigne d’emblée comme un spécimen de l’humanité : Les Confessions ont une valeur d’exemple : elles doivent conduire le lecteur à réfléchir, non seulement sur Rousseau,mais aussi sur lui-même et sur la société tout entière
        1. Rousseau est un homme comme les autres, avec ses fautes et ses qualités (cf. incipit) Ainsi l’ouvrage " peut servir de 1ère pièce de comparaison pour l’étude des hommes " (Préambule de 1850) 
        2. Affirmation déjà présente dans le préambule du Manuscrit de Neufchâtel
      1. Rousseau se veut surtout un modèle : la perversion de la société est telle qu’on ne peut qu’admirer Rousseau de n’être pas plus mauvais et de savoir se démarquer par moments de cette société
        1. Rousseau croit en effet en la vertu de l’exemple 
        2. La société lui sert ainsi de faire-valoir :
      2. Rousseau entend surtout que son lecteur reconnaisse la valeur de ses idées  :
        1. Dans le domaine de l’éducation (livre 1) Mais aussi en ce qui concerne l’organisation d’une société idéale
        2. Il donne ainsi la définition du bonheur 
  • Ce que Rousseau attend de son lecteur, c’est davantage qu’une complicité qui l’absolve, une reconnaissance de ses qualités d’individu, de philosophe, voire d’artiste car il ne déteste pas prouver son talent par de multiples effets rhétoriques. En un mot, il espère mort un peu de cette admiration qu’on lui a refusée de son vivant.

 

Concl.

            Rousseau veut sans doute être jugé. Mais son rôle est ambigu puisqu’il est à la fois juge et partie. Aussi ne peut-il - et c’est bien humain - s’empêcher d’infléchir l’opinion des jurés que nous sommes, non pas pour rechercher seulement notre affection, mais surtout pour acquérir la reconnaissance qui lui a fait défaut de son vivant. En tant qu’artiste et philosophe, Rousseau entend que l’on reconnaisse à la fois la valeur de ses idées et son talent d’écrivain. Le pacte s’adresse donc plus à nous, lecteurs des siècles à venir, qu’aux lecteurs contemporains parmi lesquels il sait compter de nombreux " ennemis implacables ". Dégagés du climat polémique dans lequel ont été rédigées Les Confessions, nous sommes en effet plus à même de garder la quintessence de l’œuvre, à savoir sa valeur artistique et idéologique.

 

   
Le souci de vérité et la tentation du romanesque  
Le goût des "douces chimères"  
L'artifice littéraire  
Une autobiographie ?  
La valeur artistique de l'oeuvre