Le goût des "douces chimères" dans Les Confessions de Rousseau

Sujet : Dans La Nouvelle Héloïse, Julie, un des personnages du roman dit que " le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité " et qu’" il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas ". Au livre IV des Confessions, Rousseau avoue préférer lui aussi les " douces chimères ".

      Est-ce contradictoire avec la " vérité " qu’il prétend révéler dans les Confessions ? Vous fonderez votre réflexion sur votre lecture des livres I à IV.

Plan possible :

1. Rousseau est manifestement séduit par les " douces chimères " :

A. La réalité étant pour lui très décevante :

a. Le contexte de l’écriture des Confessions :

    • La condamnation en France de l’Emile et du Contrat social Þ Rousseau contraint à l’exil en 1762
    • Les incessantes polémiques avec ses contemporains sur des questions d’ordre philosophique
    • D’autres polémiques sur des questions d’ordre culturel
    • Voire des attaques personnelles

    b. Une enfance et une adolescence jalonnées d’événements douloureux :

    • Des ruptures avec les membres de sa famille
    • Un contact très décevant avec la société, qui initie au mensonge et au vice 
    • De mauvaises rencontres 

    c. Les quatre premiers livres mettent d’ailleurs en évidence ce trajet désastreux :

    • Chaque livre se clôt sur une rupture douloureuse
    • Les livres présentent donc une alternance bonheur / malheur qui souligne la fragilité des moments de bonheur
    • Rousseau reprend à maintes reprises l’idée de fatalité

B. Il recourt sans cesse à l’imaginaire :

a. Dès la prime enfance, grâce aux lectures :

  • La lecture est liée au bonheur d’être aimé 
  • Mais la lecture est aussi une échappatoire quand on est privé d’amour

b. Des lectures qui développent chez Rousseau une propension à la rêverie :

  • Les délices de l’anticipation
  • Mais aussi délices d’une rêverie sans objet 
  • C’est pourquoi Rousseau revendique haut et fort ce droit aux " chimères " 

Les "  chimères " sont donc un refuge pour l’homme blessé par la vie. Déçu par la vie réelle, Rousseau s’est tourné vers l’imaginaire, se coupant ainsi encore plus de ses contemporains. Peut-il dans ces conditions prétendre à la vérité dans ses Confessions ?

2. Ce qui semble aller à l’encontre du projet des Confessions :

A. Son projet est en effet de restituer la réalité dans toute sa vérité :

a. Il l’affirme sans cesse :

  • Dès le titre et dès le préambule, ainsi qu’au cours du récit 
  • Car son but est de combattre le mensonge

    b. Il essaie d’ailleurs de réaliser ce projet :

    • Par trois aveux de fautes graves, qui peuvent lui valoir le mépris du lecteur 
    • Par le compte-rendu, relativement détaillé et sans fausse pudeur, de sa sexualité
    • Mais aussi par l’analyse honnête de ses contradictions et de ses défauts 

B. Mais il ne tient pas toujours le cap :

    a. De nombreux procédés romanesques transforment la vie de Rousseau en fiction :

    • L’art de la mise en scène 
    • La dramatisation du récit 
    • L’écriture elle-même, très littéraire

    b. Rousseau lui-même finit par ressembler à un héros romanesque :

    • Un héros courageux identique aux modèles puisés dans les livres du grand-père 
    • Un " paladin dans les formes ", identique aux modèles puisés dans les romans d’amour de la mère
    • Un héros picaresque, semblable à Gil Blas découvert chez Mlle du Châtelet

Si grand que soit son souci de dire la vérité,  Rousseau ne parvient cependant pas à ne pas céder aux délices d’une imagination fertile. Mais ce penchant vers le romanesque ne révèle-t-il pas dans une certaine mesure une forme de vérité ?

3. Cependant,ces dérapages vers l’imaginaire ne disent pas aussi une certaine vérité ?

A. Non seulement sur Rousseau :

a. Ils disent la fragilité d’un être qui cherche des repères :

  • Besoin de modèles dont Rousseau a conscience
  • Cette identification à des modèles littéraires aussi divers montre l’instabilité de Rousseau
  • Mais elle met aussi en évidence une quête constante de soi 

    b. Ils disent la solitude d’un homme qui ne sait que rêver sa vie :

    • Il souligne dès le livre 1 que le goût des romans détermine chez lui un " goût pour la solitude "
    • Il qualifie ses aventures amoureuses de " romans " 
    • Les lieux ne sont jamais non plus à la hauteur de ses rêves 
    • Il manque toutes les occasions de réaliser des projets à la hauteur de ses rêves

    c. Ils disent l’idéal de Rousseau :

    • Le courage, la grandeur
    • L’amour
    • La liberté au sein de la nature

B. Mais aussi sur la société de son époque :

a. Les Confessions présentent une succession de portraits de personnages types :

  • De l’évocation rapide, mais incisive, au portrait plus développé 
  • Une révélation des turpitudes de la société 
  • Ces portraits sont donc l’occasion d’une réflexion sur les mensonges du paraître

b. Elles soulignent ainsi les travers de la société du XVIIIème siècle:

  • Une société qui fonctionne sur le paraître 
  • Une société régie par l’argent
  • Une société corruptrice 

c. Elles sont surtout, à l’instar des œuvres contemporaines, violemment anticléricales :

  • Chargeant le clergé de tous les péchés 
  • Mais critiquant aussi le fonctionnement de la religion 

Pour parodier Gide, on pourrait dire que l’on approche peut-être de plus près la vérité dans l’autobiographie romancée que dans le pur récit de vie.

   
Le souci de vérité et la tentation du romanesque 
L'artifice littéraire  
Le lecteur  
Une autobiographie ?  
La valeur artistique de l'oeuvre