Le souci de vérité et la tentation du romanesque dans Les Confessions de Rousseau

Sujet : " Les Mémoires ne sont jamais qu'à demi sincères, si grand que soit le souci de vérité : tout est toujours plus compliqué qu’on ne le dit. Peut-être même approche-t-on de plus près la vérité dans le roman. " Gide, Journal (1939-1949).

         A partir de l'étude des Confessions, vous vous demanderez si le paradoxe énoncé par Gide a quelque validité.

Problématique :

  • La problématique est double sur le thème de la vérité :
  1. Les Confessions disent-elles la vérité ? (1ère phrase de la citation) Þ intentions (sincérité) et réalisation
  2. Rousseau utilise-t-il les techniques du roman pour dire paradoxalement une vérité qu’il ne parvient pas à dire autrement?

Plan possible :

Intr.

  • Introduire le contexte qui permet de comprendre la citation (accroche) : l’autobiographie et la proclamation de sincérité en tête des Confessions.
  • Introduire la citation et dégager la problématique : la citation dissocie d’abord l’intention de sincérité de la réalisation (i .e. vérité du contenu de l’œuvre) Þ qu’en est-il pour Les Confessions ? D’autre part Gide soutient paradoxalement que le roman dit plus la vérité que l’autobiographie Þ part du romanesque dans Les Confessions et lien avec la vérité ?
  • Annoncer le plan en insistant sur la progression logique : (1ère partie) (2ème partie) (3ème partie)

1. Rousseau manifeste un " souci de vérité " évident :

A .Il l’affirme haut et fort :

    a. Dès le titre et dès le préambule, ainsi qu’au cours du récit :

      • Les Confessions : référence à la sincérité totale que l’on doit avoir devant Dieu , qui est censé tout voir
      • Affirmation dès le 1er § du préambule : insérer la citation
      • Affirmation réitérée pour clore le livre 4 : insérer la citation

    b. Car son but est de combattre le mensonge :

      • Ceux qui courent à son sujet : cf. le libelle de Voltaire (Le Sentiment du citoyen)
      • Ceux de la société car les adultes, par leur comportement, initient les enfants au mensonge : cf. M. Ducommun ou M. de La Roque (épisode du ruban)

    c. Ce projet met d’ailleurs en évidence, selon lui, sa singularité :

      • Affirmation de cette unicité dès le 1er § de l’incipit des Confessions
      • C’est cette sincérité qui, à son avis, le distingue de son prédécesseur, Montaigne 
      • Mais il ne prétend pas pour autant être meilleur que les autres

B. De plus, il le prouve :

a. Par trois aveux de fautes graves, qui peuvent lui valoir le mépris du lecteur :

  • Le plaisir pris à la fessée de Mlle Lambercier
  • Le dénonciation calomnieuse de Maraon
  • L’abandon quasi criminel de M. Le Maître

b. Par le compte-rendu, relativement détaillé et sans fausse pudeur, de sa sexualité :

  • Non seulement son impuissance (sans doute naturelle à son âge) à conclure avec les femmes qu’il aime
  • Mais aussi ce que la société considère comme des comportements déviants : onanisme / exhibitionnisme

c. Mais aussi par l’analyse honnête de ses contradictions et de ses défauts :

  • Il met en évidence son instabilité : son émotivité et sa lenteur à réagir (cf. son portrait, texte n°4)
  • Il met en évidence des contradictions : cf. son attitude devant l’argent (livre 1 : grande avarice conjuguée au mépris de l’argent)
  • Il met en évidence son incapacité à se tenir en société, où il accumule bévue sur bévue

C. D’ailleurs son style est aussi un gage de sa sincérité parce qu’il témoigne de la difficulté à dire la vérité :

a. Les aveux sont encadrés par des formules qui soulignent leur caractère difficile :

  • Les formules préliminaires retardent le moment de les formuler : cf. avant celui de la fessée
  • Les formules conclusives témoignent de sa hâte d’en finir : cf. la fin du livre 2 et la fin du récit du 3ème méfait
  • Du reste, les livres 2 et 3 se ferment sur l’aveu, comme s’il lui était impossible de continuer

b. Les périphrases  soulignent aussi la difficulté à les formuler :

  • " La punition des enfants " pour la fessée
  • Le plaisir de " [s’]exposer de loin aux personnes du sexe dans l’état où [il] aurai[t] voulu pouvoir être auprès d’elles " pour l’exhibitionnisme

c. La pratique de l’autodérision met d’ailleurs bien en évidence l’absence de complaisance dans la peinture de soi :

  • Rousseau souligne le ridicule de ses aventures galantes – ses " romans " – où il joue le rôle d’ " amant espagnol " sans guitare
  • Il souligne aussi la vanité de ses aspirations militaires : cf. marche sur Paris
  • Il peut même parler de lui à la 3ème personne pour mieux se moquer de lui 

Le projet de Rousseau est bien de tout dire, " sans farder " la vérité. Son intention d’être sincère est évidente, comme en témoignent le contenu et le style de son œuvre. Cependant, cette sincérité n’est pas pour autant gage de vérité.

2. Mais la vérité est difficile à restituer : " tout est toujours plus compliqué qu'on ne le dit "

A. La vérité est difficile à restituer en raison même de la nature du projet autobiographique :

a. D’une part, l’autobiographie présente certaines contraintes qui " compliquent " les choses :

  • Elle confond auteur, narrateur et personnage (1ère complication) 
  • Elle relate des faits éloignés du temps de l’écriture (2ème complication)
  • Elle s’inscrit dans une œuvre de longueur limitée (3ème complication)

b. D’autre part, la vie du narrateur au moment de l’écriture influe forcément sur la manière dont il perçoit le passé :

  • Le malheur actuel conduit à idéaliser le passé, à le reconstruire
  • L’émotion amplifie le souvenir : d’où le recours aux hyperboles
  • L’émotion fait donc revivre le souvenir : mais ne le recrée-t-elle pas ?

B. La vérité est également difficile à restituer en raison de la personnalité de Rousseau :

a. Il présente des traits de caractère contradictoires :

  • Il le dit lui-même : " il y a des temps où je suis si peu semblable à moi-même qu’on me prendrait pour un homme de caractère tout opposé "
  • Par exemple, mépris et attirance pour l’argent (livre 1)
  • Goût pour la compagnie (Rousseau aime briller en société : épisode autour du verbe " ferit ") mais aussi goût pour la solitude (dans la nature)
  • Capable d’exaltation à l’égard de la nature mais aussi de désintérêt quand il revient vers Mme de Warens

b. Il apparaît donc comme foncièrement instable, par conséquent difficile à cerner :

  • Instabilité reflétée par ses constants va-et-vient : fin du livre 3 (Annecy-Lyon-Annecy)
  • Instabilité illustrée aussi par la manière dont il quitte un avenir prometteur à l’arrivée de Bâcle
  • Instabilité de la vie amoureuse : amours passionnées, mais multiples
  • Il en est de même de ses engouements : multiples et diverss (Bâcle succède à l’abbé de Gouvon)

c. Ses confessions ne peuvent donc être qu’un " labyrinthe obscur ", comme il le dit lui-même " :

  • Exploration d’un terrain mouvant Þ Labyrinthe du " moi "  (difficile de répondre à la question " qui suis-je ? ")
  • En particulier exploration d’un terrain plein de zones d’ombre : celui de la sexualité

B. Elle l’est enfin en raison de la présence d’un destinataire - juge -> tentation de l’apologie :

a. Le lecteur, destinataire de l’œuvre, est un partenaire très présent :

  • Sa présence est maintes fois réaffirmée  :
  • Ce destinataire est posé comme un juge :
  • Rousseau n’écrit-il donc pas pour attirer sa confiance ?

b. D’où la tentation de l’apologie :

  • Rectifier une image, c’est chercher des arguments appropriés : d ’où un choix qui dissimule certains faits
  • Rectifier une image, c’est courir le risque de travestir les faits 
  • D’où le détournement de la notion de culpabilité :
La nature du genre autobiographique ne pouvait, semble-t-il, que conduire à une vérité quelque peu travestie, voire trahie, parfois à l’insu même du narrateur. C’est pour cela que les historiens ne travaillent jamais sur les autobiographies. On peut d’ailleurs remarquer maintes fois chez Rousseau une dérive vers le roman qui semble remettre en cause la véracité des Confessions.

3. Cette dérive vers le romanesque est-elle donc un moyen d’approcher la vérité ?

A. De nombreux procédés romanesques font de Rousseau un personnage distancié :

a. Par l’art de la mise en scène :

  • L’art du tableau : épisode de Mme Basile
  • La mise en scène pure : épisode du ruban, celui du vol des pommes
  • Le goût pour les coups de théâtre ou rebondissements : l’arrivée du mari de Mme Basile

b. Par la dramatisation du récit :

  • Le retardement narratif : épisode de la fessée / Episode du noyer
  • L’encadrement du récit : évident dans l’épisode du noyer (début pathétique / conclusion sur un parallèle avec César)
  • L’emploi du présent de narration qui actualise l’émotion ou le danger : la rencontre de Mme de Warens / l’arrivée du maître lors du vol des pommes / l’arrivée du mari de Mme basile

c. Par l’écriture elle-même :

  • De la rhétorique solennelle : parodie du style épique (cf. début de l’épisode du noyer : " Ô vous, lecteur curieux de la grande histoire du noyer, écoutez-en l’horrible tragédie et vous abstenez de frémir si vous pouvez ! ")
  • A la simplicité des indépendantes juxtaposées : cf. l’épisode des pommes
  • Un style accrocheur : alerte, vif, et maniant l’humour : " Me voilà déjà redresseur de torts. "

B. Ils conduisent Rousseau à se décrire souvent comme un héros romanesque :

    a. Identique aux modèles puisés dans les livres du grand-père :

    • A savoir des esprits libres (Brutus) et des hommes indomptables (Scævola)
    • Qui le conduisent à se décrire comme un héros courageux

    b. Identique aux modèles puisés dans les romans d’amour de la mère :

    • A savoir des hommes chevaleresques, mettant leur courage au service de leur dame
    • Qui le conduisent à se décrire comme un amant romanesque

    c. Semblable au picaro :

    • Découverte de Gil Blas chez Mlle du Châtelet Þ découverte du héros picaresque
    • Le conduit à se décrire comme un héros picaresque

C. Cette forme romanesque peut-elle dire la vérité sur Rousseau ?

    a. On peut en douter dans un premier temps :

    • Trop d’aventures extraordinaires nuisent toujours au vraisemblable 
    • En tant que héros, Rousseau s’attribue souvent un rôle de 1er choix, qui est rare dans la vie
    • Du reste Rousseau se moque de cette dimension romanesque en pratiquant l’autodérision

    b. Cependant l’aspect romanesque ne dit-il pas aussi, d’une certaine manière la vérité sur Rousseau ?

    • Il souligne la fertilité de son imagination, sa propension aux " chimères " 
    • Il souligne aussi le besoin de s’identifier à un modèle 
    • Il met en évidence les valeurs qui sont celles de Rousseau 
    • Il montre sa dimension d’écrivain

    c. En tout cas, nul ne peut mettre en doute, sinon la vérité du contenu, du moins la sincérité des sentiments :

    • L’œuvre met en évidence un besoin  d’épanchement qui relie Jean-Jacques à Rousseau 
    • L’œuvre met en évidence un besoin d’être aimé qui explique toutes les entorses à la vérité 
    • L’œuvre met en évidence une authenticité du cœur qui exclut la stratégie

Si Rousseau n’a pas su éviter de reconstruire sa vie en vue de la présenter sous un jour favorable, il n’en reste pas moins que son écriture trahit son être et que la sensibilité exacerbée qu’il manifeste constamment – et qui est le trait d’union entre l’enfant et l’adulte – est absolument sincère.

Concl.

Faire une brève synthèse de chacune des parties. Ouvrir : en rattachant à la citation de Gide. Phrase conclusive : sur la sincérité du cœur et la vérité de l’écriture.

 

 

Exemple d'introduction : un seul §

Introduire le contexte qui permet de comprendre la citation (accroche) Rousseau, dans Les Confessions, ne cesse de répéter qu’il entend révéler toute la vérité sur lui-même. Le préambule qui précède l’œuvre affirme d’ailleurs d’emblée que le lecteur y trouvera le portrait d’un homme " peint exactement d’après nature et dans toute sa vérité ". Introduire la citation et dégager la problématique  Or Gide affirme dans son Journal que " les mémoires " - mot qu’il faut prendre ici au sens de récit de vie – " ne sont jamais qu’à demi sincères, si grand que soit le souci de vérité ". D’autre part il soutient paradoxalement que le roman dit plus la vérité que l’autobiographie. On peut donc se demander de quelle manière Les Confessions disent la vérité sur leur auteur. Annoncer le plan en insistant sur la progression logique  En effet, si le désir de " transparence " de Rousseau ne peut être remis en cause(1ère partie), il est également évident que la vérité n’apparaît pas toujours clairement dans Les Confessions car, comme le dit Gide, " tout est toujours plus compliqué qu’on ne le dit " (2ème partie). D’ailleurs Les Confessions prennent parfois des allures d’autobiographie romancée qui laissent le lecteur perplexe mais qui disent peut-être davantage la vérité sur rousseau que les aveux eux-mêmes (3ème partie).

   
Le goût des "douces chimères"  
L'artifice littéraire  
Le lecteur  
Une autobiographie ?  
La valeur artistique de l'oeuvre