Dans L'Île des esclaves de Marivaux le valet est-il vengeur ?

Sujet :

Selon le metteur en scène Jean-Pierre Vincent, « le valet est d'abord un vengeur. Il nous venge de tout ce que nous n'osons ou ne pouvons pas faire, comme battre son maître, mentir effrontément pour s'en tirer, être désintéressé, faire des actes gratuits, n'être que du jeu... ». En vous appuyant sur des exemples précis, vous vous demanderez si la comédie du XVIIIème siècle que vous avez étudiée cette année vérifie cette affirmation.

Problématique : Le valet n’est-il qu’un vengeur ? Intégrer l’idée de jeu et la relation au spectateur

Plan :

Bullet1.gif (122 octets) Intr.

Bullet6.gif (79 octets) Introduire le contexte qui permet de comprendre la citation (accroche) : Tout le monde a en têtel’attitude au XVIIème siècle de Scapin, valet de Molière, se vengeant avec insolence et violence de ses maîtres.> Bullet6.gif (79 octets)Introduire la citation (en analysant ses différents aspects : comme « d’abord » et « jeu ») et dégager la problématique  Bullet6.gif (79 octets) Annoncer le plan en insistant sur la progression logique 

1. Comme le dit J.P. Vincent, le valet est bien « un vengeur » :

A. Il prend sa revanche sur des maîtres :

a) Parce que ceux-ci exercent le « pouvoir par la force » :

- Étymologie du nom Iphicrate 

- Evocation du gourdin (sc.1) ou des étrivières (sc.9) utilisés à Athènes

- Menaces avec l’épée (fin de la sc.1) sur scène

- Les valets sont même battus par délégation (sc.9)

b) Parce qu’ils l’exercent aussi par le mépris :

- La négation de l’identité : Arlequin est un nom générique de zanni ; de plus, il est souvent hélé par une interjection : « hé » (sc.1)

- Les injures : dont Cléanthis ne parvient pas à dresser la « liste » exhaustive (sc.3) ; par ailleurs Arlequin est étonné lorsque le maître se montre poli  (d’où la redondance quand il déclare « comme vous êtes civil et poli » à la sc.1)

- Leur présence est ignorée : ils font partie des meubles (analyse de la parodie que font Arlequin et Cléanthis à la sc.6 : « nos gens » / « pouvons-nous être sans eux  ? ») 

- Au mieux, ils sont traités d’ « enfants » : Euphrosine (sc.8) ou Iphicrate (sc.9)

c) Le valet se dresse en fait contre toute forme d’autorité :

- Cléanthis se dresse contre ceux qui les traitent comme « des vers de terre » dit (sc.10)

- Sans doute le valet de théâtre venge-t-il les valets réels du XVIIIème siècle : cependant ceux-ci n’ont guère le loisir d’assister au spectacle

- Par contre, il venge les bourgeois qui regardent la pièce et qui sont méprisés par les nobles par l’insolence que ces derniers affichent

- La revanche vaut aussi pour les spectateurs modernes : le valet venge tous ceux qui subissent un pouvoir autoritaire

B. Mais il ne le fait pas tout à fait comme l’affirme J.P.Vincent ?

a) Il n’utilise pas la violence physique, mais la violence morale :

- A la différence de son prédécesseur Scapin dans Les Fourberies de Scapin, il ne bat pas son maître

- Mais il l’humilie par l’épreuve du portrait

- Par l’épreuve de la parodie de la cour amoureuse

- Pire par la menace d’un amour ancillaire

b) Il n’utilise pas l’hypocrisie, mais le jeu de la vérité :

- Il ne ment jamais, au contraire de son maître (cf. Iphicrate sc.1 ou Euphrosine sc.4) : quand il le fait, c’est pour imiter les maîtres (langage faussement amoureux de la sc.6) et il abandonne vite ce jeu

- Mais il dit la vérité sur les défauts de son maître

- Révélant son intimité la plus cachée

- Mettant à nu celui qui se cachait derrière des apparences

c) Il n’est pas revanchard car il garde le plus souvent une dimension ludique :

- Certes, il emploie parfois un ton acerbe : comme le démontre les portraits de Cléanthis et leur mordant, son impossibilité à y mettre fin (rancœur accumulée) et surtout la violence de sa diatribe contre les maîtres à la sc.10 , véritable réquisitoire

- Mais il emploie aussi le mode « mutin », pour reprendre une expression d’Arlequin (sc.5) : contestation railleuse d’Arlequin à la sc.1 (« c’est l’air du pays qui fait cela »), reprise ironique de termes hypocoristiques (« mon cher patron ») ;   « Je t’ai raillé par bonne humeur » dit-il à la sc.10

Bullet7.gif (140 octets) Grâce à la situation inventée par le dramaturge, le valet se venge certes des brimades subies, mais il le fait sans animosité excessive. Il privilégie le jeu au détriment de la pure vengeance.

2. Toujours comme le dit J.P. Vincent, il semble aussi « n’être que du jeu » :

A. Il joue avec le langage :

a) Il se venge ainsi par :

- Par l’insolence : Arlequin disant qu’il a les jambes « engourdies » quand son maître lui demande d’avancer (sc.1) ou qualifiant l’aristocrate Euphrosine de « Friponne » (sc.6)

- Par le tutoiement : dès la sc.1 pour Arlequin (mais jamais pour Cléanthis)

- Des reprises ironiques de mots : reprises sans modification comme « je t’en prie » redoublé pour en souligner le caractère surprenant, ou celle de verbes comme « chercher » ou « plaindre », repris sur un ton différent qui soulignent la supériorité d’Arlequin (sc. 1) ; voir aussi la reprise de « vaine, minaudière et coquette » par Cléanthis (sc.6)

b) Son discours se veut toujours divertissant :

- Cléanthis insiste sur cet aspect : elle se dit heureuse d’avoir « diverti » Trivelin et lui promet une suite aussi « divertissant[e] » (sc.3)

- Elle fait d’ailleurs le portrait de sa maîtresse avec brio : tirade dialoguée, suite de petites saynètes à la manière de La Bruyère …

-Arlequin entreprend le portrait de son maître comme une « comédie », voire comme une « farce » et lui demande d’en rire aussi (sc.5)

- D’ailleurs il « ordonne de la joie » à son nouvel esclave (sc.5)

c) Parfois l’art de la parole est utilisé avec un brio qui est une revanche sur les maîtres :

- Cléanthis devait rester dans l’ombre de sa maîtresse : auditrice muette comme le montre l’épisode du cavalier

- Elle est réduite à des farces muettes comme dans l’épisode de la rose

- Monopoliser la parole à la sc.3 est une revanche dont elle abuse : cf. tentatives de Trivelin pour la réduire au silence

- Cf. aussi la brillante tirade de la sc.10

B. Il joue avec les situations :

a) Le valet est « désintéressé » (insensible) :

- Peu intéressé par les souffrances de son maître quand il est valet : c’est ce que souligne la reprise du verbe « chercher » ou « plaindre » à la sc.1 ou le fait de vouloir le faire danser à la sc.5

- Peu sensible aux souffrances du nouveau valet lorsqu’il est nouveau maître : c’est ce que souligne l’attitude de Cléanthis au début de la sc.10

b) Il est au centre de jeux de scène qui visent à engendrer la bonne humeur :

- Il fait des actes gratuits, comme boire et gambader : le propre d’Arlequin comme le montre le jeu de scène avec la bouteille de vin (sc.1), son exubérance au début de la sc.5 sous l’effet du vin, ses sauts de joie et ses révérences à Cléanthis en quittant la sc. (sc.2)

- Autre acte gratuit : chanter (sc.1)

- Mais surtout le rire exubérant comme aux sc.1, 5, 6

c) Lorsqu’il parodie le maître, le jeu prime :

- L’inversion des rôles l’amuse : elle est pour Arlequin une bonne farce et il saute de joie autour de son maître lorsque Trivelin ordonne l’échange des noms (sc.1)

- L’inversion des rôles atteint son apogée à la sc.6 : la cour amoureuse

- Arlequin l’envisage seulement pour « [se] moquer de [leurs]patrons »

- Cette scène est véritablement mise en scène avec plaisir par Cléanthis, comme font les enfants qui jouent : Cléanthis reproche d’ailleurs à Arlequin de « gâter » ce plaisir

Bullet7.gif (140 octets) Parce qu’il est personnage de comédie, le valet semble n’être là que pour divertir, mais au XVIIIème il est bien autre chose qu’un vengeur qui nous amuse.

3. Mais il est bien autre chose aussi :

A. Il est le donneur de leçon :

a)   Il met à nu le mécanisme de la hiérarchie :

- Arlequin souligne à plusieurs reprises que le comportement du maître est la conséquence de son statut : « quand on est le maître, on y va tout rondement, sans façon, et si peu de façon mène quelquefois un honnête homme à des impertinences » (sc.5) / « si j’avais été votre pareil, je n’aurais peut-être pas mieux valu que vous » (sc.9)

- Cléanthis le dit aussi lorsqu’elle dit que « c’est la belle éducation qui donne cet orgueil-là » (sc.3)

- Mais les esclaves le montrent aussi par le fait qu’ils singent leurs maîtres : violence (Cléanthis) et hypocrisie du langage (sc.6)

b) Il dénonce aussi par le rire d’autres travers de la société :

- Il dénonce l’abus du pouvoir par les grands : évocation de la cruauté des maîtres

- Il dénonce leur inconsistance à travers le portrait d’Iphicrate

- Il dénonce surtout une société du paraître qui étouffe la vérité des êtres : évocation de l’attitude mondaine d’Euphrosine

- Mais toujours en provoquant le rire

        c) Il démontre ainsi la nécessité d’« aménager l’injustice », d’« humaniser les rapports entres pauvres et riches »  :

- Il montre l’intérêt de la pitié : celle d’Arlequin devant Euphrosine (sc.8) ou devant Iphicrate (sc.9) entraîne l’émotion générale, manifestée par des pleurs, garantie de l’humanité des personnages

- Il montre la nécessité de la reconnaissance de l’autre en tant qu’être humain : ses regrets font naître ceux des maîtres, qui finissent par embrasser leurs esclaves et envisagent l’égalité : partage des biens proposé par Euphrosine.

- Il invite à vivre en chrétien : en pratiquant la contrition (aveu véritable de ses fautes) et le pardon. Il s’abaisser pour être élevé (St. Paul) 

B. Il porte un message qui est universel  :

a) Il nous venge certes :

- Le renversement de situation est sans doute ce que tout individu soumis à un rapport d’autorité espère.

- Qui n’a rêvé de répondre avec l’insolence d’Arlequin à un maître quelconque : cf. le « je m’en goberge » de la sc.1 ?

- Qui n’a rêvé de faire subir à celui qui détient l’autorité les mêmes humiliations qu’il sait infliger à ceux qui sont plus faibles : l’attitude de Cléanthis nous venge par délégation?

b) Mais il nous appelle à plus de raison :

- Double destination théâtrale nettement visible à travers l’apostrophe de Cléanthis à la sc.10 : « Entendez-vous, Messieurs les honnêtes gens du monde ? »

- Certes le valet fait de nombreuses allusions au fait qu’il appartient au domaine du théâtre  : Cléanthis demande à Arlequin de rayer ces « applaudissements » qui la « dérangent » (sc. 6) / Arlequin qualifie Iphicrate de « autre personnage » (début de la sc. 9). Ces allusions visent à éviter que le public ne s’identifient complètement aux maîtres.

- Mais en riant de ces maîtres, le public est tout de même invité à s’interroger sur son propre comportement, à être lucide vis à vis de lui-même : « castigat ridendo mores » !

c) Le jeu dédramatise :

- L’inversion a été si temporaire qu’elle n’est pas menaçante : les valets ont su abréger le temps des souffrances des maîtres

- D’autre part le lieu scénique exclut toute confusion avec la réalité : il n’est considéré que comme une convention théâtrale

- Le dénouement se clôt par un divertissement chanté et dansé, mais le frisson de la peur d’une révolte des esclaves sera passé : avertissement

Bullet7.gif (140 octets) Le valet de Marivaux acquiert une dimension humaine qu’il n’avait guère auparavant. Il est le précurseur des philosophes, appelant déjà au respect des droits de l’homme.

Bullet1.gif (122 octets) Concl.

            Bullet6.gif (79 octets) Faire la synthèse de chacun des axes  Bullet6.gif (79 octets) Ouverture  Bullet6.gif (79 octets)Phrase conclusive (ou chute) 

Une portée révolutionnaire ?  

Une portée révolutionnaire ? (bis)  

Comédie et portée didactique  

Ressemblances entre maîtres et valets  

La finesse des valets  

L'influence des valets   

Le valet maître du jeu  

Un genre adapté à la problématique   

L'interdépendance des maîtres et des valets