Finesse des valets dans L'Île des esclaves de Marivaux

Sujet : Marivaux fait dire à l'un des valets de L'Ile des esclaves :  " Nous autres esclaves, nous sommes doués contre nos maîtres d'une pénétration... " En vous appuyant sur la comédie que vous avez étudiée cette année, vous direz quelles réflexions vous inspirent ces propos ?

Problématique : Il n’y en a pas à proprement parler. Il faut analyser les raisons de la perspicacité des esclaves, la manière dont elle s’exerce, ses conséquences et ses limites.

Bullet1.gif (122 octets) Intr.

Introduire le contexte qui permet de comprendre la citation (accroche) :Le rôle du valet dans la comédie du XVIIème siècle est souvent celui du confident et il n’est pas rare que la pièce s’ouvre précisément sur les confidences du maître à son valet pour lui demander de l’aider. Mais les esclaves de L’île des esclaves n’ont pas cette fonction

Introduire la citation et dégager la problématique  Or Cléanthis affirme pouvoir analyser parfaitement le comportement de sa maîtresse. " Nous autres esclaves, nous sommes doués contre nos maîtres d'une pénétration... " dit-elle à la scène 3. Les valets seraient donc plus clairvoyants que leurs maîtres.

Annoncer le plan en insistant sur la progression logique :Dans la mesure où les esclaves donnent effectivement dans la pièce de multiples exemples de leur perspicacité, on peut se demander ce qui a permis à une telle clairvoyance de se déployer et ce qu’elle engendre.

Bullet1.gif (122 octets)    Développement

1. La clairvoyance des valets s’exerce " contre " leurs maîtres :

A. Le regard pénétrant des valets sur leurs maîtres :

a. Celui de Cléanthis démasque non seulement son goût du paraître, mais aussi ses motivations profondes :

  • Elle analyse ses comportements, décortiquant le comportement de sa maîtresse en phases :

    • Cf. sa peur du jugement des autres face à son visage fatigué par une mauvaise nuit :

    • Cf. son besoin d’être aimée : le baiser = " c’était là les gants que vous demandiez "

  • Mais elle les dénonce aussi, attaquant sa maîtresse :

    • Elle constate perfidement : " Oh ! dame, il n’est plus si aisé de me répondre " (sc.3, p. 33) pour signaler que l’arrogance de la maîtresse en fonction du rapport de force 

    • Elle accable Euphrosine de questions oratoires : " Eh ! qu’avez-vous fait de l’amour de ceux qui vous aimaient  ? vous voilà bien étourdie ! " pour signaler l’égocentrisme de la maîtresse qui reçoit l’amour comme un hommage mais sans en donner en retour (sc. 8, p.60-61)

b. Celui d’Arlequin :

  • Clairvoyance qui le conduit à voir tous les défauts de son maître :

    • Un maître évaporé, qui se garde bien d’être raisonnable car il considère la sagesse comme un défaut

    • " un petit brin moqueur ", " un petit brin hâbleur "

    • Avare ou généreux toujours à contretemps

    • Galant pour être galant, sans se soucier réellement de sa maîtresse, " qu’il ne connaît pas " (sc.5, p.50)

  • Un regard aussi acéré et efficace que celui de Cléanthis, mais rapide : énumération sans analyse ni agressivité

c. Leur clairvoyance s’étend à tous " les honnêtes gens du monde " dont ils montrent la superficialité :

  • Rapide portrait du libertin à la scène 7, pour souligner en quoi Arlequin s’oppose à eux

  • De même Arlequin dénonce les faux-semblants amoureux des maîtres à la scène 6 : " vous ne m’aimez pas, sinon par coquetterie, comme le grand monde "

B. Ils se servent de cette clairvoyance " contre " leurs maîtres :

a. Arlequin débusque les faux-semblants de son maître et en joue pour acquérir une autonomie :

  • Il analyse bien les réactions de son maître dans la scène 1 : " comme vous êtes civil et poli ; c’est l’air du pays qui fait cela " / allusion aux compliments qui s’oppose aux compliments " à coups de gourdin " souligne que l’arrogance du maître est dépendante du rapport de force 

  • Il en joue : nonchalance accrue, voire insolence (siffle, chante, n’écoute plus le maître)

  • Il menace même : fin de la scène

b. Sa clairvoyance à l’égard de sa maîtresse permet aussi à Cléanthis de la piéger sans qu’elle s’en aperçoive :

  • Dans la tradition de la servante qui berne la maîtresse : Episode des compliments / Episode des vapeurs

  • Mais ici ce n’est pas pour en tirer un profit personnel, c’est pour dénoncer :

    • Les valeurs inversées d’un monde fonctionnant sur le paraître (beauté = valeur supérieure à la raison)

    • Le désir d’être au centre de toutes les attentions

c. Cette clairvoyance conduit les valets à oser s’opposer aux maîtres :

  • Cette clairvoyance conduit les valets à oser s’opposer aux maîtres :

  • Arlequin se moque finement des subtilités de langage de son maître : " tu m’as battu par amitié " / " je t’ai raillé par bonne humeur " (sc. 9)

    • Condamnation des maîtres dans leur globalité à la scène 10 : des maîtres qui n’existent que par " l’or ", " l’argent " et les " dignités " (i.e. les titres)

Bullet7.gif (140 octets)  La " pénétration " des valets à l’égard de leurs maîtres leur assure une supériorité dont ils savent se servir à l’occasion. or cette perspicacité vient du fait que ces derniers les ont ignorés en tant qu’êtres humains capables de réflexion.

2. Car ils sont les témoins privilégiés des faits et gestes de leurs maîtres :

A. Ce ne sont ni plus ni moins que des meubles :

a. On les considère souvent comme des enfants, donc incapables de réflexion :

  • Euphrosine utilise le terme avec Arlequin (sc. 8), jouant sur les sentiments (la pitié) plus que sur la raison

  • Iphicrate considère qu’il fallait " corriger " physiquement Arlequin pour le corriger moralement Þ vertu éducative du châtiment corporel

  • Du reste, Arlequin, en position de maître, qualifie Iphicrate de " bon enfant " (sc. 5) et entend l’éduquer : " J’en ferai quelque chose "

  • Les valets ne sont donc pas perçus comme dangereux par les maîtres

b. On les ignore, mais ils vivent dans le sillage du maître :

  • Iphicrate mentionne le lien étroit qui le lie à son esclave " né et élevé avec [lui] dans la maison de [son] père "

  • Cléanthis mentionne elle aussi cette nécessaire présence des valets près de leurs maîtres : " pouvons-nous être sans eux  ? c’est notre suite. " (sc. 6)

  • Ils vivent donc dans l’intimité des maîtres :

    • Seule Cléanthis, pour avoir habillé sa maîtresse, connaît l’existence du " corset appétissant " sous le " négligé "

    • Elle est là aussi quand la maîtresse reçoit la visite d’un galant dans sa chambre

  • Les maîtres ne prennent pas la peine de paraître devant eux : ils leur révèlent donc ce qu’ils sont, sans " cérémonies " (sc. 3)

B. Ils peuvent ainsi démasquer leurs maîtres :

a. Ils regardent en silence : le récit des portraits (sc.3) témoigne d’une très grande attention

  • Cléanthis démasque tous les défauts de sa maîtresse :

    • Son talent de comédienne : ses mimiques variées devant le " cavalier si bien fait ", son allure de reine au spectacle, la feinte des vapeurs

    • Ainsi que son narcissisme : elle décrit avec brio Euphrosine à son miroir (p.30)

    • Et sa versatilité : de la parade " aux spectacles, aux promenades, aux assemblées " au retranchement dans sa chambre Þ " silence, discours, regards, tristesse et joie, c’est tout un, il n’y a que la couleur de différente " (p.37)

    • Attention critique de l’esclave somme toute assez bienveillante : " je riais " (p. 40)

  • Ce qui lui permet de la déchiffrer sans difficulté :

    • L’interprétation des réticences à se montrer fatiguée : " cela veut dire " (p.39)

    • L’interprétation du corset sous le négligé : " on y dit aux gens " / " et d’un autre côté on veut leur dire aussi "

    • La servante sait donc lire avec intelligence sous les apparences

b. Ils imitent (sc.6) :

  • Restitution des gestes :

    • Demande des sièges pour " prendre l’air assis " (p. 54), i.e. avoir l’air de gens établis

    • Proposition de la promenade qui suit

    • Appel aux révérences (qu’Arlequin a d’ailleurs déjà prodiguées à la fin de la sc.2)

    • Arlequin se mettant à genoux devant Cléanthis

  • Restitution du discours :

    • Accès à la préciosité du langage amoureux : " feux ", " flammes " au pluriel (sc. 6)

    • Accès à la rhétorique pour Arlequin : l’art du parallèle et l’utilisation du rythme ternaire (" Tu m’as battu par amitié : puisque tu le dis, je te le pardonne. Je t’ai raillé par bonne humeur, prends-le en bonne part et fais-en ton profit " sc. 9)

    • Accès aussi à la rhétorique pour Cléanthis : jeux sur le rythme dans les portraits de la sc.6, interrogations oratoires

  • Une imitation qui, si elle témoigne d’une grande clairvoyance, ne leur évite cependant pas de céder à une certaine fascination qui les conduit à les imiter pour se sentir maîtres à leur tour

Bullet7.gif (140 octets)  Parce qu’ils sont ignorés de leurs maîtres, les valets peuvent les analyser à leur insu de façon très approfondie. Si les valets traditionnels se contentaient de susciter le rire, ceux de Marivaux imitent, ce qui est riche de conséquences.

3. Les conséquences de cette perspicacité :

A. La mise à nu très fine des travers des maîtres  provoque d’abord le rire :

a. La satire pourrait être grinçante :

  • Celle des maîtres :

    • Portrait d’Euphrosine à la manière de La Bruyère, " vaine, minaudière et coquette " : brossé en plusieurs tableaux très vivants, où alternent narration, discours (voire tirade dialoguées) et commentaire

    • Portrait d’Iphicrate en petit maître du XVIIIème, libertin hâbleur et inconséquent, brossé en une accumulation très vive de qualificatifs qui jouent par paires

  • Celle de l’époque : généralisation souvent présente

    • Remarque sur le comportement des hommes, conséquence de celui des femmes (sc. 5, p.50)

    • Portraits de Cléanthis dans lequel le pronom indéfini " on " se substitue à " Madame " : cf. remarque qui clôt la scène (" c’est la belle éducation qui donne cet orgueil-là ")

    • Cf. aussi la double destination théâtrale de la scène 10

    • Arlequin souligne souvent l’impact de la société sur le comportement individuel : " je serai un petit brin insolent à cause que je suis le maître " (sc.5) / " si j’avais été votre pareil, je n’aurais peut-être pas mieux valu que vous " (sc.9)

b. Mais le rire se veut thérapeutique :

  • La raillerie est la 1ère étape du programme de l’île :

    • Les maîtres doivent comprendre leur ridicule à travers le miroir que leur offrent les valets (portraits, parodie de la rencontre galante)

    • Cela doit déboucher sur l’aveu : la perspicacité des valets doit donc conduire à la lucidité des maîtres

  • La thérapie vise aussi le public : il s’agit de " corriger les mœurs en riant "

    • Nombreuses allusions au fait que la fable n’est que fable : par de troublantes références à l’illusion théâtrale : " Cette scène-ci vous a un peu fatiguée " (début de la sc. 4) / Didascalie de la sc.6 : Arlequin se promène sur " le théâtre " / Cléanthis lui demande de rayer ces " applaudissements " qui la " dérangent " (sc. 6) / Arlequin qualifie Iphicrate de " autre personnage " (début de la sc. 9)

    • Pour amener le public à ne pas éprouver la honte de l’identification aux maîtres

    • Mais en riant de ces maîtres, qui ne sont que des personnages de théâtre, ils sont invités à être lucides vis à vis d’eux-mêmes

B. La compréhension salvatrice :

a. Pour le valet, se mettre à la place des maîtres est l’occasion d’être également clairvoyant envers soi-même

  • Lucidité certes inexistante pour Cléanthis, malgré les invitations multiples à la modération de Trivelin et malgré celles de Arlequin à la compréhension : cléanthis s’identifiant à la maîtresse est aussi peu clairvoyante qu’elle.

  • Cependant Arlequin, lui, est extrêmement lucide et ne cesse de démasquer la comédie (sc. 6)

    • Par le rire qui souligne qu’il a conscience d’être ridicule en jouant au maître

    • Par son appréciation sur le jeu : " bouffons "

    • D’où une distanciation constante : les bonds sous l’effet de la joie (l.10), le rire à genoux (l.31), les applaudissements

  • L’exercice de la maîtrise lui a permis de comprendre son maître :

    • D’où de nombreuses allusions à une similitude de comportements : " je serai un petit brin insolent à cause que je suis le maître " (sc.5)

    • Tout en se démarquant (il ne se sent pas maître) : " si j’avais été votre pareil, je n’aurais peut-être pas mieux valu que vous " (sc.9)

b. La lucidité conduit au pardon :

  • Arlequin éprouve de la pitié car il comprend en quoi l’amour-propre des maîtres est touché : devant Euphrosine (sc.8) ou devant Iphicrate (sc.9)

  • Surenchère dans l’humilité : importance à la fin des pleurs, garantie de l’humanité des personnages (" Mettez-vous à genoux pour être encore meilleure qu’elle " sc. 10)

  • Reconnaissance de l’autre en tant qu’être humain car les défauts ne sont l’apanage ni des esclaves, ni des maîtres

Bullet7.gif (140 octets) La clairvoyance des valets, si elle a semblé s’exercer d’abord au détriment des maîtres, s’avère le moyen de conduire tout le monde sur le chemin de la réconciliation

Bullet1.gif (122 octets)   Concl.: Faire la synthèse de chacun des axes / Ouverture / Phrase conclusive (ou chute) 

Une portée révolutionnaire ?  

Une portée révolutionnaire ? (bis)  

Comédie et portée didactique  

Ressemblances entre maîtres et valets  

L'influence des valets  

Le valet maître du jeu   

Un genre adapté à la problématique   

Qui est le plus dépendant ?   

Le valet vengeur