Sujet : Dans Causeries du lundi (1854), Sainte-Beuve écrit à
propos des personnages des comédies de Marivaux : " Les Scapin, les
Crispin, les Mascarille sont assez ordinairement des gens de sac et de corde ;
chez Marivaux, les valets sont plus décents ; ils se rapprochent davantage de leurs maîtres ; ils en
peuvent jouer au besoin le rôle d'invraisemblance... "
Vous commenterez et discuterez au besoin cette affirmation en vous appuyant sur la
comédie du XVIIIème siècle que vous avez étudiée cette année.
Problématique : Les valets
peuvent-ils ressembler aux maîtres ?
Plan :
Intr.
- Introduire
le contexte qui permet de comprendre la citation (accroche) :Les
comédies du XVIIIème sinscrivent dans une tradition où les valets sont
assez peu recommandables.
- Introduire la citation et dégager la
problématique : or Sainte-Beuve écrit que "chez Marivaux, les valets sont plus
décents ", qu" ils se rapprochent davantage de leurs
maîtres " et " en peuvent jouer au besoin le rôle sans trop d'invraisemblance... " Les esclaves de Lîle des esclaves finissent-ils vraiment par ressembler aux maîtres ?
- Annoncer le plan en
insistant sur la progression logique
Développement
1. Un écart évident au départ :
A. Le valet de Marivaux est certes " plus
décent " à 1ère vue que ses prédécesseurs :
a. Les traditions latine et italienne :
-
Les valets de la " fabula palliata " (Plaute,
puis Térence : voleurs, menteurs, insolents, voire grossiers à légard des
vieillards quils bernent. Ils dupent leurs maîtres, mais nusurpent pas leur
place Cf. Liban et Leonidas dans Asinaria de Plaute (IIIème siècle av.
J.C.)
-
Les zanni italiens : ingénieux et insolents comme Brighella,
ou balourds comme Arlequin, leur fonction est seulement de faire rire
b. Donnent des valets traditionnels " de sac et de
corde " :
-
Le Scapin des Fourberies (nom
qui vient de " scappare ", i.e. séchapper, agilité bondissante) : le fourbe dans toute sa splendeur :
Vole ses maîtres : boit le vin de son jeune maître, Léandre, et lui vole sa montre
/ soutire de largent à Géronte / Les maltraite physiquement : roue de coups
le fils (sous un masque de loup-garou) ainsi que le père (enfermé dans un sac) / Finit
par une dernière " fourberie " en jouant le mort pour se faire
pardonner
-
Sganarelle : Le lâche, qui valorise un peu Don Juan par sa
couardise / Le matérialiste : ses derniers mots sur scène sont pour réclamer ses
gages
-
Le Crispin de Lesage dans Crispin rival de son maître nest
pas non plus un personnage recommandable
-
Limperfection des valets jusquau XVIIIème est un ressort comique qui relève du divertissement et non un enjeu dramatique puisque le
valet nest pas susceptible dévolution
c. Ceux de Marivaux sont par contre plus nuancés :
-
Ils ignorent le vol ou le mensonge : Tout au plus
espionnent-ils comme Cléanthis (épisode du cavalier dans la chambre, sc. 3) / Ou
jouent-ils quelques tours sans conséquence (épisode de la rose, sc. 3)
-
Cléanthis est dailleurs plus que
" décente ", elle est digne : Cf. sa 1ère intervention (sc. 2) face à Trivelin : très polie / Elle utilise le langage de sa
maîtresse : sans fautes ni familiarités, si ce nest le
" crac " qui ponctue lépisode de la rose (sc. 3)
-
Arlequin est lui aussi loin dêtre " de sac et de
corde " : offre à son maître de partager son vin (sc. 1) / Nutilise
pas lépée qui lui a été confiée (sc. 2)
-
Trivelin, lancien esclave devenu maître est lui aussi
pondéré, digne et respectable
B. Mais les dissemblances existent :
a. Dans lopposition des
costumes :
-
Le costume bariolé
dArlequin ? le costume raffiné du maître
-
Quoique moins voyante chez
les femmes, cette ? existe tout de même : " jai bien connu votre
condition à votre habit " dit Trivelin à Cléanthis (sc. 2, p.29)
-
La fiasque de vin comme
attribut incontournable dArlequin ? lépée dIphicrate
-
La simplicité, voire le
mauvais goût ? le luxe et le raffinement
b. Dans le comportement :
-
La
fainéantise (" reposons-nous ", sc. 1) et le penchant pour la
bouteille : la sienne dont il boit les 2/3 (sc. 1) et celles quon lui
offre (cf. son entrée en sc. un peu ivre, sc. 5)
-
Une insouciance qui se
manifeste par des chansons : sc. 1 et 5
-
Les arlequinades
gestuelles : soulignées par de nombreuses didascalies dans la 1ère sc.
( siffle, rit, badine)
c. Dans le langage :
-
Langage fruste : Chansons
sans paroles réelles (sc. 1) / Jurons comme " diantre " (sc. 2, p.27) /
Langage familier : " Je men goberge " (sc. 1),
" gaillard " (sc. 2)
-
Les fautes de
langage comme les pléonasmes : " comme vous êtes civil et
poli " (sc.1), " En fin finale " (sc. 11)
-
Des tics de langage :
" un brin " (p.48, 50)
-
Les bons mots :
" Le tout gratis, sans purgation ni saignée " (sc. 2)
Les valets
de Marivaux sont certes plus dignes que ceux de Molière, mais ne ressemblent pas pour
autant demblée aux maîtres
2. Que le valet tente de dépasser par lidentification :
A. Le déguisement :
a. Le valet devient le reflet de son maître grâce à
linversion des rôles :
-
Par le changement de nom imposé par Trivelin
-
Par les attributs du pouvoir : lépée est confiée à
Arlequin avant même léchange des habits
-
Par léchange des habits qui révèle le " visage
de condition " (sc. 6) de lesclave
-
Mais surtout parce que la parole lui est enfin accordée, même si
les maîtres nen sont pas privés
b. Le langage, surtout, permet aux valets de ressembler à leurs
maîtres :
-
Le mimétisme à légard du discours de Trivelin,
esclave devenu maître : quadruple reprise du terme " camarade "
et celle, redoublée, de " corriger " (sc. 2)
-
Le droit à la parole se mesure :
-
Par son
volume : sc. 6 qui accorde une place privilégiée à Cléanthis / sa difficulté du reste
à sortir de scène (donc à se taire) / la tirade de la sc. 10. Revanche sur le " taisez-vous, sotte " dEuphrosine (p. 33)
-
Par les ordres : emploi de linjonction
(les sièges demandés par Arlequin, sc. 6 et le début de la sc. 8)
-
La qualité de la langue : rêve de Cléanthis de faire
" la belle conversation "
-
Accès à la préciosité du langage
amoureux : " feux ", " flammes " au pluriel
(sc. 6)
-
Accès à la rhétorique pour
Arlequin : lart du parallèle et lutilisation du rythme ternaire
(" Tu mas battu par amitié : puisque tu le dis, je te le pardonne.
Je tai raillé par bonne humeur, prends-le en bonne part et fais-en ton
profit " sc. 9)
-
Accès aussi à la rhétorique pour
Cléanthis : jeux sur le rythme dans les portraits de la sc.6, interrogations
oratoires de la sc. 10
-
La maîtrise de
largumentation : Celle qui conduit Arlequin au pardon car souffrance = cur bon = pardon / Celle de Cléanthis sur le vrai
mérite / Les esclaves parviennent à une certaine dignité dans ces tirades
démonstratives
c. Critique et fascination conduisent au mimétisme :
-
Les esclaves a priori ne devraient pas vouloir ressembler à leurs
maîtres : critiquent leur brutalité (sc. 1 et 2) et leurs faux-semblants (sc.
3) :
-
Or ils miment leurs maîtres : Même brutalité pour
Cléanthis qui bouscule Euphrosine (sc. 7) ou qui se montre insensible à ses pleurs (sc.
10) / Même faux-semblant quand elle organise la parodie amoureuse (sc. 6) / Même
ridicule souligné par Arlequin : " Nous sommes aussi bouffons que nos
maîtres " (sc. 6)
B. Mais mimer nest pas être :
a. Le valet apparaît sous le
nouveau maître :
-
Le nom du maître
nefface pas le valet : Arlequin doit se convaincre quil sappelle
Iphicrate (sc. 2) / Trivelin redonne rapidement son nom desclave à Cléanthis (sc.
4) / Euphrosine distingue encore les deux Iphicrate (sc. 8)
-
Le langage du valet
transparaît :
-
Langage
reste fruste : Arlequin continue à fredonner sans paroles (début de la sc. 5), à jurer
(" palsambleu " sc. 6), à utiliser un langage familier :
" Oui Da " ( sc. 6)
-
Les fautes
de langage demeurent : les fautes de syntaxe (" à cause que je suis
le maître " (sc. 5), les pléonasmes : " quand je suis gai, je
suis de bonne humeur " (sc. 5) ainsi que les termes inappropriés
(" Friponne " qualifiant laristocrate Euphrosine, sc. 6)
-
Son naturel simple
aussi :
-
Les
arlequinades ne cessent pas : soulignées par de nombreuses didascalies (Un excès
comique : il fait de " grandes révérences à
Cléanthis ", " danse ", " rit de toute sa
force " " saute de joie ", / Un décalage maladroit :
il " ri[t] à genoux " ou " tire " la digne
" Euphrosine par la manche ")
-
Un naturel
souligné par Cléanthis : " un homme simple dans ses manières, qui
na pas lesprit de se donner des airs ", qui na pas su devenir
" badin ", " perfide ",
" volage ", " indiscret ", bref qui nest pas
parvenu à imiter complètement le maître (sc. 8)
-
Aussi lhabit ne
convient-il pas : il est " trop grand " (mot évidemment
connoté) pour le valet
b. Du reste le maître
transparaît aussi sous le nouveau valet :
-
Silence digne :
Tentatives discrètes pour se retirer (sc. 3) / Mimiques détonnement et de douleur
à la sc. 6
-
Retour à la maîtrise dès
que possible : Euphrosine à la sc. 8 : prend tellement de lascendant sur
Arlequin quil en perd la parole / Iphicrate à la sc. 9 le retourne au point
quil en rend son habit / Tous les deux grâce au discours maîtrisé
c. Une distanciation
critique par le comique :
-
Pour les spectateurs : le
rire suscité par Cléanthis et Arlequin à la sc. 6 permet didentifier les défauts
des maîtres sans prendre au sérieux lusurpation didentité qui est donnée
comme peu solide
-
Mais aussi pour les valets
eux-mêmes : Arlequin ne se prend jamais au sérieux dans son rôle de maître
-
Il " ordonne de la
joie " à Iphicrate (sc. 5) et ne fait le portrait de son ancien maître que
pour le plaisir de rire
-
Il irrite même Cléanthis par son
peu de sérieux à la sc. 6
-
Il a donc conscience de la distance
qui sépare limitation du modèle et ne veut peut être pas au fond lui ressembler
Si le valet de Marivaux
emprunte la place du maître, il ne saurait la garder faute de parvenir à lui ressembler.
3. Chacun doit rester à sa place, mais maître et valet
appartiennent à une même humanité :
A. Le retour à la situation initiale :
a. La hiérarchie nest pas menacée :
-
Ce nest quun jeu, limité à une période
donnée : Trois ans dabord (sc.2) / Huit jours à la fin de la sc. /
Espoir dune réduction de peine : " consolez-vous, cela finira plus
tôt que vous ne pensez " (sc.3) / Il garantit une
" délivrance " " bientôt " (sc.4) / Le
resserrement sur un jour enfin
-
Donné à voir comme tel : théâtralité mise à nu pour
éviter lillusion
-
Par de troublantes références à
lillusion théâtrale : " Cette scène-ci vous a un peu
fatiguée " (début de la sc. 4) / Didascalie de la sc.6 : Arlequin se
promène sur " le théâtre " / Cléanthis lui demande de rayer ces
" applaudissements " qui la " dérangent " (sc. 6)
/ Arlequin qualifie Iphicrate de " autre personnage " (début de la
sc. 9)
-
Les personnages jouent dailleurs de façon
claire le rôle de metteurs en scène : Trivelin qui distribue les rôles, règle les
sorties des personnages comme Arlequin et Iphicrate à la scène 2 et Cléanthis à la
scène 3, ainsi que leur jeu (appel à la modération pour Cléanthis) / Cléanthis prend
le relais à la scène 6 : " promenons-nous plutôt de cette
manière-là " / " népargnez ni compliments ni
révérences "
b. Elle est même acceptée :
-
Arlequin prend linitiative de revenir à sa place :
cest lui qui déshabille son maître, trop à létroit dans son habit de valet
-
Cléanthis accepte non seulement de libérer sa maîtresse, mais
elle entend revenir avec elle, i.e. reprendre sa place desclave
-
Trivelin avait dailleurs laissé entendre que ce jeu de
masques ne durerait pas
c. Echec de lidentification important pour les
spectateurs :
-
Si les valets ont pu
momentanément inquiéter par leur prétention à ressembler aux maîtres
le grand frisson sans doute au moment où ils prétendent épouser /
se faire épouser (comme des pairs)
-
Leur échec rassure les riches : la révolution nest
pas encore pressentie comme inéluctable en 1725
-
Mais il nen reste pas moins que la pièce se veut un
avertissement
B. Mais lidentification provisoire a permis de reconnaître le
mérite :
a. Jouer le rôle de lautre a permis de se comprendre :
-
Pour le maître : par lexpérience de la souffrance
éprouvée, il comprend que le valet lui ressemble entant quhomme
-
Pour le valet : ne pas avoir su éviter les défauts du maître
lui fait comprendre le rôle de la société qui pervertit lhomme :
-
Arlequin se doit dêtre " un
brin insolent, à cause qu[il est]le maître " (sc.5)
-
Il avoue que sil avait été à la place du
maître, il naurait " peut-être pas mieux valu que [lui] "
(sc. 9)
-
Il excuse le comportement dIphicrate par le
fait que " les femmes les aiment comme cela " (sc. 5)
-
Trivelin excuse celui dEuphrosine par le
fait quelle est " dun sexe naturellement faible " qui
ne peut que céder aux mauvais exemples des hommes (sc. 3)
-
Lucidité dArlequin qu'il faut souligner
b. Hasard et mérite :
-
Rôle du hasard :
-
Lintrigue se noue grâce à un coup du
hasard : le hasard dun naufrage peut faire dun valet un maître
-
Cléanthis conclut à la sc.6 :
" nest-ce pas le hasard qui fait tout ? "
-
Trivelin le répète : " La
différence des conditions nest quune épreuve que les dieux font sur
nous "
-
Rôle du mérite :
-
La naissance ne veut pas dire mérite :
cléanthis vante les mérites dArlequin, " un homme simple dans ses
manières, qui na pas lesprit de se donner des airs " ? les
portraits de la coquette et du petit maître
-
Cest pourquoi en fin de compte Arlequin et
Cléanthis revendiquent de ne pas ressembler à leurs maîtres aux sc. 9 et 10 Þ leur
supériorité réside dans le pardon
-
Le hasard de la naissance nest donc pas à
renverser, mais à dépasser par lhumanité
c. Recherche dune égalité en tant quhommes :
-
Grâce à la pitié : Arlequin devant Euphrosine (sc.8) ou
devant Iphicrate (sc.9)
-
Emotion générale et surenchère dans lhumilité :
importance à la fin des pleurs, garantie de lhumanité des personnages
(" Mettez-vous à genoux pour être encore meilleure quelle "
sc. 10)
-
Reconnaissance de lautre en tant quêtre humain :
vrais regrets des maîtres, qui finissent par embrasser leurs esclaves
-
Voire promesse dune égalité : partage des biens
proposé par Euphrosine
La ressemblance réussie serait révolutionnaire. Marivaux est encore
très éloigné de cet idéal : le règne de Louis XV nest pas encore celui de
Louis XVI, sous lequel écrit Beaumarchais. Marivaux ne propose quun humanisme
chrétien fondé sur la reconnaissance du prochain, voire le désir dexpérimenter
cette maxime chrétienne : " Les derniers seront les premiers "
Concl.
: Faire
la synthèse de chacun des axes / Ouverture / Phrase conclusive (ou chute)
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