Développement
1. Lîle des esclaves relève de la tradition comique :
A. La mise en scène de la relation maître - valet est issue dune longue tradition :
a. Un ressort comique de lAntiquité jusquau XVIIIème :
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La comédie antique :
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Présente des esclaves ingénieux (favorisent les amours des jeunes maîtres) et insolents (bernent les vieillards un peu bornés). Cf. Liban et Leonidas dans Asinaria de Plaute (IIIème siècle av. J.C.)
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Lopposition maître / valet fait rire car elle repose sur une inversion du pouvoir : en parallèle avec la fête des Saturnales
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La commedia dellarte :
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Personnages encore stéréotypés (de jeunes amoureux aidés par des valets rusés et entreprenants) sur un canevas libre qui favorise limprovisation gestuelle et de langage (lazzi)
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Doù une série de valets (zanni) qui font rire : surtout le balourd Arlequin et lingénieux Brighella, mais aussi Scapino, ou encore Piero, variante honnête et sentimentale qui a donné naissance à Pierrot
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Là encore on rit de lopposition et des lazzi quelle suscite
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Molière :
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Reprend cette tradition italienne avec son Scapin, qui aide son jeune maître tout en le bousculant, se moque des vieux barbons, et joue un dernier tour en feignant dêtre mort.
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Sganarelle est aussi intéressant dans son rapport avec son maître, entre fascination et répulsion devant le libertinage de son maître (cf. le portrait quil en fait à louverture de la pièce)
b. Le rire comme ingrédient essentiel, mais dans quel but ?
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Toute une tradition fondée donc sur la souplesse du corps et de lesprit :
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Un principe dHorace (" Castigat ridendo mores "), repris par les Italiens : principe de la catharsis (le terme nest employé par Aristote que pour la tragédie) : corriger par le spectacle du ridicule, i.e. la comédie se veut thérapeutique
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Mais qui corriger ?
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Les valets ne changent pas : Scapin reste fourbe jusquà sa dernière imposture, Sganarelle reste ridiculement peureux face à ce qui le dépasse (? Don Juan)
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Seuls les maîtres sont appelés à tirer une leçon : devenir plus généreux, moins présomptueux
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Limperfection des valets jusquau XVIIIème est donc un ressort comique qui relève du divertissement et non un enjeu dramatique
La relation maître - valets constitue donc le plus vieux ressort comique qui soit et Lîle aux esclaves ninnove pas vraiment quant au thème. La pièce sinscrit dans une tradition du divertissement.
B. Lîle des esclaves " mérite [bien] le nom de comédie " car elle prolonge cette tradition comique :
a. Par la présence dun zanni issu de la commedia dellarte :
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Arlequin est conforme à la tradition comique :
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Dès le lever de rideau : costume bariolé et fiasque à la ceinture
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Attente du spectateur : arlequinades, i.e. gambades, pirouettes
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Dautant que lacteur qui lincarne (Thomassin) est connu du public pour ses prouesses
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Le comique de geste est constamment souligné par les didascalies :
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Comique qui vient de lexcès : il " saut[e] de joie ", fait de " grandes révérences à Cléanthis ", " danse ", " rit de toute sa force "
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Comique qui vient aussi dun décalage : il " ri[t] à genoux " ou " tire " la digne " Euphrosine par la manche "
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Mais Arlequin nest pas seul à faire rire par la gestuelle :
b. Par la présence dune inversion carnavalesque qui est à lorigine dun comique de situation :
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Inversion des Saturnales romaines : linversion temporaire des rôles, qui passe par léchange des noms, des vêtements et des attitudes
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Doù un comique de situation :
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Possible parce que lon sait que linversion ne durera pas
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Le rire vient de lopposition entre lhabit et le comportement : Iphicrate, bariolé, prend un air pincé et Arlequin reste grossier malgré son costume Régence
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Une situation qui provoque des méprises cocasses : Arlequin cédant à son instinct dobéissance, puis le réfrénant aussitôt en se rappelant quil sappelle Iphicrate (sc. 2) / Euphrosine demandant quel est lIphicrate qui éprouve un penchant pour elle (sc. 7)
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Certaines situations ponctuelles provoquent aussi le rire :
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Iphicrate est bien comique dans la scène 1, lorsque sa colère se heurte à la gaieté effrontée d'Arlequin.
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Trivelin ne lest pas moins lorsque, face à Euphrosine, il joue à la fois des apostrophes respectueuses (" Madame ") et des interventions plus prosaïques (" Je ne vous demande pas votre âge ")
Il nest pas tout à fait fondé de remettre en question lappartenance de Lîle aux esclaves au genre de la comédie puisque ce qui la fonde - à savoir le retournement de situation et le personnage du valet - est fondamentalement comique.
C. La pièce utilise dailleurs tous les ressorts du comique :
a. On trouve le comique du langage :
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Celui, vulgaire, d’Arlequin : Fautes de syntaxe : " à cause que je suis le maître " (sc. 5). Pléonasmes : " comme vous êtes civil et poli " (sc. 1), " quand je suis gai, je suis de bonne humeur " (sc. 5), " En fin finale " (sc. 11) . Chansons sans paroles réelles (sc. 1 et début de la sc. 5)
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Un comique qui vient d’un décalage : " Friponne " qualifiant l’aristocrate Euphrosine. Les jurons de Arlequin comme " Palsambleu " alors qu’il est en habit de maître. Un langage fruste (" oui da ", sc. 6) pour un maître
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Un comique qui vient de l’enchaînement des répliques : Reprises ironiques de mots : " plaindre " (sc. 1), " à cause que " (sc. 5). Enchaînements qui retombent dans le prosaïsme : " Je ne sais pas où j’en suis " Þ " vous en êtes au 2/3 " (sc. 3) ou " Je suis jeune " Þ " Je ne vous demande pas votre âge " (sc. 4)
b.
Comique de caractère :
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Iphicrate tour à tour caressant et menaçant dans la sc. 1
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Les portraits que donne Cléanthis de sa maîtresse dans la sc. 3 : à la manière de La Bruyère
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Mais aussi la manière dont elle s’enivre de paroles : fin de la sc. 3
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Son dépit à la sc. 6 devant les pitreries de Arlequin
La pièce, close par un divertissement et acceptée par les Italiens, est avant tout une comédie. Mais elle ne l’est peut-être plus tout à fait au sens où l’entendait la commedia dell’arte.
2. Cependant cette dimension comique semble parfois menacée par sa
portée morale :
A. Une démonstration trop évidente :
a. Brièveté et simplicité :
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Une pièce en un seul acte
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D’où une unité d’action fondée sur un canevas assez simple :
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Un événement perturbateur (l’arrivée sur l’île) conduit à un échange des rôles qui se veut thérapeutique (langage de Trivelin à la sc. 2) . Programme imposé d’emblée par Trivelin
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Peu de péripéties : l’épreuve des portraits qui conduit à une ébauche d’aveu (sc. 3 et 5) / l’épreuve de la parodie de la galanterie (sc. 6)
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Aucun coup de théâtre : le seul qui se dessine échoue : la menace d’une union contre nature (sc. 8)
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Un retour rapide à la situation initiale : les maîtres retrouvent leur place
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Personnages sans épaisseur psychologique :
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Au début, des maîtres conformes à notre attente : tyranniques (gourdin, épée, insultes), orgueilleux (attitude d’Euphrosine) / Des valets assez simples aussi : un Arlequin qui " arlequine " devant son maître, devant Trivelin, devant Cléanthis
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A la fin, un attendrissement général, sans trop de nuances, si ce n’est que les femmes y cèdent moins promptement que les hommes (cliché quelque peu misogyne)
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Car ce qui prime c’est la démonstration, le " cours d’humanité " mené par Trivelin Þ volonté didactique évidente
b. Progression linéaire :
Cette volonté de démontrer transforme un peu la pièce en " apologue moral ", ce qui l’alourdit. " Le cours " risque de ne plus être un divertissement.
B. Une " structure du double registre " (Jean Rousset) trop didactique aussi :
a. Parallélisme des situations :
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Deux couples maître / valet : l’un masculin, l’autre féminin
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Ce qui crée l’occasion de scènes parallèles :
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La scène des portraits : ceux de Cléanthis à la sc. 3 / celui d’Arlequin, plus court, à la sc. 5
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Ils aboutissent à un même aveu contraint et marchandé de la part d’Euphrosine comme d’Iphicrate.
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La scène 8 reprend la scène 6 : échec de Arlequin séducteur auprès de Cléanthis / auprès d’Euphrosine La scène 10 reprend la scène 9 : réconciliation des hommes / des femmes
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Un parallélisme latent : le duo suggéré de Cléanthis et Iphicrate / celui, montré, de Arlequin et Euphrosine
b. Chez les personnages :
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La partition du quatuor en couples bien évidemment (hommes / femmes ou maîtres / valets)
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Un personnage manipulateur (Trivelin), " conscience spectatrice " ? des personnages agissants ( le quatuor)
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Mais aussi la dualité de chaque personnage :
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Cléanthis critique la coquetterie (sc. 3) mais s’y essaie (sc. 6)
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La scène 6 révèle les 2 pôles antithétiques des valets : entre esprit de revanche et fascination (d’où imitation)
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Cruauté extrême / bonté non moins extrême de Cléanthis à la scène 10 : il en est de même pour Iphicrate et Euphrosine (seul Arlequin ne s’est jamais montré cruel)
Cette structure double démontre doublement : cette utilisation systématique du parallélisme contribue donc aussi à faire de la pièce un apologue un peu lourd, ce qui peut nuire à sa dimension comique.
C. La pièce est bien un " apologue moral " :
a. Car elle a les caractéristiques d’une fable :
b. Une fable qui se donne à voir comme une fable :
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Par de troublantes références à l’illusion théâtrale :
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" Cette scène-ci vous a un peu fatiguée " (début de la sc. 4)
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Didascalie de la sc.6 : Arlequin se promène sur " le théâtre "
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Cléanthis lui demande de rayer ces " applaudissements " qui la " dérangent " (sc. 6)
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Les personnages jouent d’ailleurs de façon claire le rôle de metteurs en scène :
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Trivelin qui distribue les rôles, règle les sorties des personnages comme Arlequin et Iphicrate à la scène 2 et Cléanthis à la scène 3, ainsi que leur jeu (appel à la modération pour Cléanthis)
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Cléanthis prend le relais à la scène 6 : " promenons-nous plutôt de cette manière-là " / " n’épargnez ni compliments ni révérences "
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Il s’agit donc d’une mise en abyme du théâtre :
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Rendue plus sensible par la présence d’une double rangée de maîtres spectateurs sur scène : Euphrosine et Iphicrate, mais aussi le public
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D’où la double destination théâtrale visible dans la tirade de Cléanthis (sc. 6) Þ invitation à tirer la morale de la fable
c. Une fable à visée moralisatrice :
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Les valets abandonnent de leur plein gré le pouvoir usurpé :
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Les maîtres deviennent de bons maîtres :
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Transformation générale dans un attendrissement général :
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Pleurs successifs d’Iphicrate, de Cléanthis, d’Arlequin et attendrissement d’Euphrosine
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Les pleurs comme signe de la vérité du corps ? le langage mensonger
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Vers la comédie larmoyante de la fin du siècle
On est bien loin du rire ! Il semblerait même que ce soit la portée morale de la pièce qui nuise à sa qualité de divertissement, et non le contraire.
3. Un savant dosage permet en fin de compte de soutenir la portée
morale par le rire :
A. Il est indéniable que la farce est dépassée :
a. Valets et maîtres s’éloignent un peu de la tradition :
b. La farce s’efface au profit d’une comédie de mœurs assez fine :
c. Le rire est donc au service de la portée morale :
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Il corrige les maîtres : Trivelin prétend guérir les maîtres de leurs défauts par le spectacle de leurs ridicules
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Le ridicule des portraits est insupportable pour Euphrosine qui demande à y échapper / Iphicrate le craint aussi
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Le ridicule de la scène d’amour s’ajoute à la 1ère épreuve
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Importance du ridicule dans une société fondée sur le paraître
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Mais il corrige aussi les valets :
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La 1ère étape vers le pardon = prise de conscience par Arlequin d’être ridicule en maître (" Nous sommes aussi bouffons que nos patrons ", sc.6)
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Conscience de n’être pas à sa place (le vêtement de maître est " trop grand ") qui le conduit à reprendre la sienne
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Il corrige surtout le public :
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Qui prend ses distances avec les personnages puisqu’il ne s’agit que d’une fable qui se donne à voir comme telle
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Et qui peut alors rire du miroir qu’on lui offre puisqu’il n’est pas directement visé, tout en prenant acte du ridicule de ses défauts
Parce qu’il est subtil, le rire sert la démarche argumentative de l’auteur, en l’allégeant et en suscitant la réflexion.
B. La comédie permet de " corriger " car elle est porteuse d’un message :
a. Elle est une dénonciation par le rire de la société :
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Elle dénonce une société hiérarchisée où l’on abuse du pouvoir : évocation de la cruauté des maîtres
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Elle dénonce aussi une société du paraître qui étouffe la vérité des êtres : évocation de l’attitude mondaine d’Euphrosine
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Mais toujours en provoquant le rire
b. Elle est une incitation souriante à plus d’humanisme :
c. Elle est une invitation à vivre en chrétien :
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La contrition : aveu véritable de ses fautes
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Le pardon après la pénitence (les épreuves) Þ conversion des cœurs
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S’abaisser pour être élevé (St. Paul) : surenchère d’Arlequin
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L’amour du prochain comme valeur suprême
Le message n’a pas la violence d’un message révolutionnaire. Il est simplement une invitation à " aménager " la société pour la rendre vivable : le sourire y contribue.
C. Tout " en riant ", sans jamais oublier le divertissement :
a. Grâce aux jeux sur la temporalité :
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Le temps des épreuves : considérablement réduit de trois ans à un jour Þ rien d’inquiétant (cf. encouragements et promesses de réduction de peine par Trivelin)
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Celui de la joie : deux jours pour que " les plaisirs succèdent aux chagrins " et les effacent
b. Grâce à son dénouement :
c. Elle donne une leçon avec le sourire :
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Jeu de masques qui a révélé la vérité (comme toujours chez Marivaux) mais comme à Carnaval
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Une inversion si temporaire qu’elle n’est pas menaçante
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Sur un lieu qui exclut la réalité : le théâtre
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Mais le frisson de la peur d’une révolte des esclaves sera passé : avertissement
Marivaux fait tout son possible pour que le spectateur, issu de l’aristocratie ou de la haute bourgeoisie, passe un bon moment et ne se sente pas attaqué, tout en se laissant pénétrer par l’humanisme de l’auteur.
Concl. : Faire la synthèse de chacun des axes / Ouverture / Phrase conclusive (ou chute)
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