| Sujet :
Dans La Comédie classique en France, R. Guichemerre dit à propos du Mariage de Figaro que l'on a peut-être " exagéré la portée révolutionnaire de cette satire " et Luc Decaunes, réfléchissant sur la morale de L'Ile des esclaves, écrit : " Marivaux ne remet pas en cause les structures de la société, l'inégalité des conditions ; il rêve seulement d'humaniser les rapports entre les riches et les pauvres, les dominants et les dominés. [...] Il faut en somme aménager l'injustice pour la faire accepter. " (programme du TEP, 1973).
En vous appuyant sur luvre que vous avez étudiée cette année, vous direz dans quelle mesure la mise en scène des relations entre maîtres et valets y remettent en cause les structures de la société et l'inégalité des conditions. |
A. Par l'inversion sociale qui
en fait le sujet :
a.
L'inversion sociale remet en cause les structures de la société :
-
Elle seffectue dans un
1er temps en menaçant physiquement les maîtres :
-
Dans l'histoire de lîle : les
esclaves affranchis ont dabord tué les maîtres
-
D'où, chez d'Iphicrate, l'envie de fuir
l'île dès le naufrage
-
Le naufrage affaiblit les maîtres : perte de lenvironnement social qui légitime leur pouvoir
-
L’inversion des fonctions ne représente pas un moindre mal car elle humilie les maîtres :
-
Échange des habits humiliant en soi : Iphicrate ridicule dans le costume bariolé d’Arlequin
-
Perte de leur identité, donc du respect auquel ils étaient habitués : Iphicrate devient " seigneur Hé "
-
Effet de miroir qui leur renvoie leurs ridicules : cf. la parodie de la scène 6
-
Les épreuves successives sont perçues comme violentes :
-
Ce dont témoigne le 1er aveu de leurs fautes par les maîtres : il est contraint, doù des épreuves de plus en plus dures pour briser cette résistance
-
Cf. surtout la menace, que le dramaturge laisse planer, dune union dégradante entre esclaves et maîtres est aussi violente
b.
La manière dont les personnages réagissent dans cette inversion :
B. Révolutionnaire, la liberté de parole accordée aux esclaves l’est aussi:
a. Ils en usent pour dénoncer :
b. Ils en abusent et la gardent jusqu'à la fin :
-
Ils ont droit à l’insolence :
-
Cf. l’affranchissement d ‘Arlequin à la scène 1
-
Cf. le tutoiement ressenti comme une libération
-
Cf. l’attitude de Cléanthis à la scène 3 : elle sollicite sa maîtresse pour l’humilier
-
Ils abusent de cette parole :
-
Arlequin se grise de mots dans la scène 2 lorsqu’il répond en écho à Trivelin, qui ne lui parle pourtant pas directement, ou encore à la scène 5 (cf. la kyrielle d’adjectifs pour caractériser son maître)
-
Cléanthis se grise plus visiblement encore de ce pouvoir nouvellement acquis à la scène 3 : incapable d’abandonner la scène malgré les injonctions de Trivelin (à Athènes, elle n’était qu’un témoin muet)
-
Ils deviennent autonomes à la sc.6 :
-
Tout en étant une parodie de la préciosité, cette scène montre que les valets empruntent aux maîtres ce qui fait leur pouvoir : l’art de bien parler
-
Cette scène met en scène la " belle conversation ", met en l’absence du metteur en scène jusqu’ici présent, Trivelin
-
Plus jamais les valets ne seront renvoyés à leur rôle de témoins muets : la dernière scène leur laisse exclusivement la parole
c. Cette parole est victorieuse :
A la scène 10 Cléanthis anticipe la revendication d’un Figaro à la reconnaissance en tant qu’être humain. Or cette reconnaissance sera inscrite dans l’article 1er de la Déclaration des droits de l’homme en 1789 : " Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. ". Cependant le discours du dramaturge n’est peut-être pas aussi radical.
2. Mais la pièce reste foncièrement conservatrice :
A. Elle est présentée comme une utopie théâtrale :
a. Une inversion qui relève de l'utopie :
b. Ce n’est donc qu’une fable, qui se donne d’ailleurs à voir comme une fable :
-
Par de troublantes références à l’illusion théâtrale :
-
" Cette scène-ci vous a un peu fatiguée " dit Trivelin au début de la scène 4
-
Didascalie de la sc.6 : Arlequin se promène sur " le théâtre "
-
Cléanthis lui demande de rayer les " applaudissements " qui la " dérangent " (sc. 6)
-
Les personnages jouent d’ailleurs de façon claire le rôle de metteurs en scène :
-
Trivelin qui distribue les rôles, règle les sorties des personnages comme Arlequin et Iphicrate à la scène 2 et Cléanthis à la scène 3, ainsi que leur jeu (appel à la modération pour Cléanthis)
-
Cléanthis prend le relais à la scène 6 : " promenons-nous plutôt de cette manière-là " / " n’épargnez ni compliments ni révérences "
-
Il s’agit donc d’une mise en abyme du théâtre :
B. Elle privilégie l'humanisation des rapports et non leur inversion :
a. Retour à la situation initiale :
-
Les maîtres échappent au danger de l’union honteuse
-
En retrouvant leurs habits, ils retrouvent le respect dû aux maîtres (sc.9) :
-
Retour du vouvoiement
-
Le mot " patron reparaît à la scène 9
-
Arlequin aux genoux de son maître (sc.10)
-
La solution du retour du maître sans son esclave est abandonnée (tous retourneront à Athènes)
-
Qui plus est le jeu de l’inversion est interrompu par les esclaves eux-mêmes :
-
C’est Arlequin qui prend l’initiative de déshabiller son maître car il ne se juge indigne de porter l’habit du maître (sc.9) ! Il le trouve " trop grand " pour lui (sc.10)
-
Cléanthis dit même vouloir revenir avec sa maîtresse (sc.10) : elle accepte donc de réintégrer sa position d’esclave
b. Mais humanisation des rapports qui correspond à un humanisme chrétien:
-
La parole se substitue aux coups :
-
Disparition du gourdin dès l’incipit
-
Disparition de l’épée à la scène 2 : elle ne sera pas rendue
-
Cf. le parallèle que fait Arlequin à la scène 9 entre ses " moqueries " et les coups d’ " étrivières "
-
Les personnages accèdent aux sentiments :
-
Trivelin dit à Euphrosine (sc. 3) : " Vous sentez, c’est bon signe "
-
Accès à la pitié : Arlequin devant Euphrosine (sc.8) ou devant Iphicrate (sc.9)
-
Accès à l’émotion : importance à la fin des pleurs, garantie de l’humanité des personnages
-
Reconnaissance de l’autre en tant qu’être humain : vrais regrets des maîtres, qui finissent par embrasser leurs esclaves
-
Les embrassades, manifestation de sentiments vrais, remplacent même les mots : cf. dernières répliques de Cléanthis et d’Arlequin (sc.11)
-
La pièce est un apologue qui veut démontrer :
-
Simplicité (pièce en un acte, intrigue très simple et psychologie des personnages assez pauvre) et rigueur de la démonstration (le programme est d’abord présenté par Trivelin, il s’accomplit en trois étapes, aux épreuves graduées, et se conclut par le constat de la guérison)
-
L’apologue veut faire comprendre les mécanismes de la société : le comportement du maître est la conséquence de son statut. Les esclaves le montrent par le fait qu’ils singent leurs maîtres : violence (Cléanthis) et hypocrisie du langage (sc.6). Arlequin le souligne à plusieurs reprises : " quand on est le maître, on y va tout rondement, sans façon, et si peu de façon mène quelquefois un honnête homme à des impertinences " (sc.5) / " si j’avais été votre pareil, je n’aurais peut-être pas mieux valu que vous " (sc.9)
-
Il veut aussi avertir des dangers qui la menacent : menace pour l’équilibre de la société (désagréments infligés aux maîtres) / Voire menace d’événements violents (cf. la mort des 1ers maîtres), allusion voilée à la violence des révolutions
-
Il veut donc démontrer la nécessité d’" aménager l’injustice ", d’" humaniser les rapports entres pauvres et riches "
Une portée morale à double destination : certes les maîtres ont appris, ainsi que les valets, que le seul mérite est celui du cœur (morale chrétienne. Mais les " honnêtes gens du monde " présents dans la salle peuvent la recevoir sans crainte car le caractère fictif de la pièce est nettement soulignée.
3. C'est pourquoi le rapport s'est exprimé à travers une comédie :
A. La comédie permet la satire :
a. La pièce fait la satire de la société de l’époque, i.e. du style Régence :
-
Satire des coquettes à travers le portrait d’Euphrosine, mais aussi à travers l’attitude de Cléanthis :
-
Remet en cause l’hypocrisie de la coquette : les gants, la vapeur etc.
-
Remet aussi en cause son égocentrisme : comparer l’attitude d’Euphrosine à Athènes et de Cléanthis, devenue Euphrosine
-
Le tout à travers de savoureuses saynètes de comédie (dignes de La Bruyère)
-
Satire des petits maîtres libertins à travers Iphicrate :
-
Accumulation des défauts à la scène 5
-
Jeu des adjectifs antonymes pour souligner son inconséquence (" emprunteur " / " payeur ", " libéral " / " vilain ", " sage " / " fou " etc.
-
Donc toujours sur le mode " mutin ", comme le dit Arlequin dans cette scène
b. Mais elle fait surtout la satire du poids de la société qui pervertit l’homme et de la nature humaine :
B. Mais elle reste surtout un divertissement :
a. Le comique sous toutes ses formes sans cesse à l’œuvre dans la pièce:
-
Comique de situation :
-
L’échange des habits qui provoque des méprises : Arlequin qui accourt à son nom alors qu’on appelle Iphicrate (sc.2) / Euphrosine qui demande de quel Iphicrate il s’agit (sc.7)
-
L’échange des habits qui s’oppose à l’attitude : le faux Iphicrate plié en deux sous le rire ou gambadant
-
Comique de gestes :
-
Comique de mots :
-
Euphrosine qualifiée de " friponne " (décalage)
-
Pléonasmes d’Arlequin (" fin finale ")
-
Fautes de syntaxe (" à cause que ")
b. Pour alléger l’inquiétude qu’elle peut susciter :
-
Alternance de la gravité et de la légèreté :
-
" Castigat mores ridendo " : C’est l’objectif de la comédie :
-
Une formule du poète Horace (né en 65 avant JC)
-
Reprise par Boileau dans son Art poétique au XVIIème
-
Devise des Italiens avec qui Marivaux travaille
-
Le divertissement final :
-
Importance des mots " joie " et " plaisirs " à la fin de la scène 11
-
Deux jours de joie promis par Trivelin (sc.11) qui dépassent en durée le jour d’épreuves : volonté que les " plaisirs succèdent aux chagrins "
-
Divertissement (bien qu’il ne soit pas de Marivaux) chanté et dansé qui clôt la pièce
-
Tout en rappelant sa portée morale : " Quand un homme est fier de son rang / Et qu’il me vante sa naissance / Je ris de notre impertinence / Qui de ce nain fait un géant " . Par contre " Est-il né tendre et généreux / Je voudrais forger une fable / Qui le fit descendre des dieux "
Marivaux reste dans donc dans le domaine de la comédie : corriger par le rire est le but que visent les dramaturges depuis l’Antiquité
|