Plan :
1. Le dramaturge moderne ne cherche pas « à recréer le pathétique de l'ancienne tragédie » :
A. S’il n’évite pas tout à fait le pathétique :
a) Giraudoux éveille parfois, en dépit de ses efforts, la pitié du spectateur :
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On ressent l’injustice du sort d’Egisthe : il meurt malgré son revirement honorable
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Et celle du sort de Clytemnestre : on compatit à son statut d’épouse bafouée et de mère meurtrie
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On a aussi pitié du sort d’Oreste, fait pour le bonheur
b) Giraudoux éveille aussi la terreur :
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Parce qu’elle est inhérente au mythe : vengeance qui fait peur parce qu’elle n’est pas censée s’arrêter (meurtres en cascades)
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Il fait d’Electre, par sa détermination, une « femme à histoires », ce qui fait peur aux autres personnages (à Egisthe) et au spectateur
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Il opte pour une destruction spectaculaire d’Argos : le spectateur peut éprouver de l’horreur
Eviter totalement le pathétique n’est pas possible en raison même de l’histoire du mythe, toujours fondée sur le tragique
B. Giraudoux s’y essaie toutefois en dévalorisant les personnages du mythe :
a) Par l’ajout de personnages en miroir, de condition inférieure :
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Issus de la bourgeoisie : Agathe / Clytemnestre (II, 6 et II, 8), Egisthe / le jeune homme, amant d’Agathe(II, 2)
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Ou du peuple comme la femme Narsès, élue mère adoptive par Electre, à la place de Clytemnestre
b) Par l’insertion d’un comique de situation :
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Des attitudes : le tic d’Agamemnon , la mort du couple royal (alors que la mort peut être source de pathétique)
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Mais aussi des situations : références au vaudeville et au roman policier
c) Par des commentaires dévalorisants :
. « Le cancer royal accepte les bourgeois » (I, 3, l. 816)
. « Qu’elle se casse la gueule la petite Electre » (I, 13, l. 1641)
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Ceux des Euménides sur Clytemnestre en I, 1
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Ceux du Président quand il parle du truc d’Egisthe (i, 2, l. 371)
En ridiculisant les personnages mythiques, le dramaturge ne vise pas la catharsis par la pitié, comme dans la tragédie antique
C. Et en désacralisant le mythe, par essence lié au divin :
a) Les symboles d’une quelconque transcendance sont ridiculisés :
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En guise de trône, on offre un escabeau au Mendiant (dont on craint qu’il ne soit un dieu)
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Les Euménides sont comparées à des oronges, puis à des vipères
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Agathe est distraite par le vol du vautour comme elle le serait par un vulgaire oiseau
b) La puissance des dieux est remise en cause par Egisthe :
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De façon irrévérencieuse : « boxeurs aveugles », « fesseurs aveugles »
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Il parvient même à les berner : en n’attirant par leur attention sur les délits graves
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D’où la trouvaille du mariage
c) Leur existence même est parfois contestée :
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Doute d’Egisthe : « Je crois aux dieux. Ou plutôt je crois que je crois aux dieux »
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Doute du Jardinier dans le lamento : « même s’il n’y en qu’un, et même si cet un est absent »
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Sarcasme même d’Electre qui annonce à Egisthe que « la messagère des dieux » ne viendra pas (II, 8 début)
La disparition des dieux implique la disparition de la terreur (autre ressort de la tragédie antique)
 Le dramaturge moderne évite de suscité la pitié et la terreur alors qu’Aristote en faisaient les fondements même de la tragédie. Il ne vise pas la catharsis par le pathétique, bien au contraire. Il ne cherche pas à s’adresser au cœur de l’homme moderne, mais à son intelligence
2. Aussi privilégie-t-il « la virtuosité de la transposition » :
A. Il cherche à briller par les innovations :
a) Il enrichit l’intrigue en introduisant le plus souvent des éléments modernes :
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Il double l’intrigue des Atrides (royale) d’une intrigue bourgeoise (celle des Théocathoclès) : le laboureur d’Euripide lui en fournit le prétexte (mariage avec le Jardinier, qui appartient à la 2nde famille)
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Il transforme l’intrigue en intrigue policière puisque Electre ne sait pas au début qui sont les meurtriers
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Il introduit des éléments d’intrigue : la chute d’Oreste des bras de sa mère, sa séquestration par les Euménides
b) Il modifie les personnages existant dans le mythe :
. Egisthe ne reste pas un vil assassin : il acquiert une certaine noblesse d’âme à la fin
. Clytemnestre est également touchante par sa souffrance en tant qu’épouse
. Le laboureur d’Euripide, devenu le Jardinier, est plus qu’un outil : il est le chantre de l’amour
. Les Euménides, bienveillantes : ce ne sont plus les Erynnies vengeresses d’Eschyle
. Si le Jardinier n’est pas à proprement parler une création
. Les autres membres de la famille Théocathoclès le sont : le Président, un peu ridicule, Agathe qui initie la révolte de Clytemnestre
. Cf. aussi l’amant d’Agathe
. Le Mendiant, la femme Narsès et la foule des mendiants : modernisation du chœur antique
c) Il joue avec le théâtre lui-même :
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Théâtre dans le théâtre : cf. les Euménides (I, 12)
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L’entracte devenu lieu du théâtre hors du théâtre (lamento)
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Le récit traditionnel des meurtres qui rattrape (ou qui est rattrapé) les meurtres eux-mêmes
En s’attaquant au mythe antique, le dramaturge moderne relève une gageure qui l’amuse : il veut surprendre là où aucune surprise n’est a priori attendue. Il veut créer une complicité intellectuelle entre lui et son spectateur.
B. Tout en amusant :
a) Il introduit de la fantaisie :
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Les anachronismes : le palais est construit en « pierres gauloises », Cassandre est étranglée dans une « échauguette » (I, 1), Electre est comparée à une « lampe sans mazout » (I, 13), le mari d’Agathe boit du « café » et fume le « cigare » (II, 6), le Jardinier fait référence à Hernani de Hugo ou L’Aiglon de Edmond Rostand (Lamento)
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L’humour :
Les associations de mots incongrues : l’« épingle à reine » de Clytemnestre (I, 13), « le deuil » qui guérit plus vite que « l’orgelet ». Mais aussi
les néologismes amusants : « annelages », « pharaonne »
b) Il insère même une dimension comique, en contrepoint au tragique :
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En jouant sur les décalages de langue : langage très familier au sein de ce qui est supposé être une tragédie . Euménides : « Le destin te montre son derrière, jardinier » (I, 1) . Mendiant : « Qu’elle se casse la gueule, la petite Electre » (I, 13)
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En jouant sur les décalages de situation : par l’association des deux intrigues (Egisthe amant d’Agathe et de Clytemnestre), l’histoire royale devient un thème de vaudeville (le ménage à trois)
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En rendant comiques les personnages par certaines attitudes : . Le doigt levé d’Agamemnon . Clytemnestre pendant au bras d’Egisthe « avec colliers et pendentifs » (au moment supposé le plus tragique)
c) Il joue sans cesse sur la parodie du tragique :
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L’histoire des théocathoclès parodie l’histoire des rois
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Les Euménides reprennent ironiquement les mots des personnages : « vérité de mon fils », « mirage de ma mère » (I,11)
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Elles rejouent même la scène « en parodie, de préférence avec des masques » en I, 12
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La croissance « à vue d’œil » des Euménides, l’oiseau de mauvais augure regardé par Agathe, la danse de l’épée ensorcelée : symboles du destin en marche certes, mais non dénués d’une dimension comique
Giraudoux a donc essentiellement joué sur la fantaisie, voire le comique,
non seulement pour mettre à distance le pathétique, inhérent à la tragédie, mais
aussi pour samuser et amuser le spectateur, noubliant pas que le théâtre est
dabord un divertissement .
C. Entre autres, il joue avec les mots :
a) En optant le plus souvent pour un langage peu courant :
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Archaïsmes : « s’il est à dire »
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Mots rares : « stepper », « amboine », « rouille »
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Néologismes : « imminer », « annelages », « se déclarer »
b) En usant et abusant de la rhétorique :
. Le Président dit avoir vu, en suivant le « plus dangereux assassin », « la plus grande innocence de Grèce » (p. 22 - 23)
. « c’est une entreprise d’amour, la cruauté » dit le Jardinier dans le Lamento
. « A votre franchise je reconnais l’hypocrisie des dieux » dit Electre (p.112)
. Pour le destin : le « pêcheur » (p. 23) ou le « cancer royal » (p. 39)
. Pour la vérité : la « lampe d’Agathe », Electre « ménagère de la vérité »
. L’aurore
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L’anaphore : la question « Pourquoi ? » dans les tirades de Clytemnestre ou d’Agathe
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Le chiasme : « Qui aimes-tu ? Qui est-ce ? » entre II, 5 et II, 6
La fantaisie verbale chez Giraudoux manifeste sans doute le goût pour les jeux de l’esprit. Mais c’est surtout un moyen de maintenir l’attention du spectateur en éveil
 Par cette virtuosité de la transposition, le dramaturge entend
sadresser non au cur, mais à lintelligence de son spectateur. Bien que
distrayante, toute cette fantaisie entend faire naître un questionnement, questionnement
qui est lamorce dune réflexion.
3. Ainsi la transposition moderne du mythe est-elle « prétexte de réflexion » :
A. C’est pourquoi il s’appuie sur un jeu de symboles :
a) La pièce fonctionne sur des symboles :
. Éléments du décor (le palais ou l’incendie final)
. Accessoires comme l’escabeau (I, fin 2) ou l’épée (I, 12 )
. Sans oublier le vautour
. Les Euménides et leur croissance, le Mendiant Þ mettent en évidence la marche inéluctable du destin
. L’opposition entre Electre et Egisthe devient elle aussi symbolique = l’individu ? la Cité
b) Ces symboles sont ambigus :
. Dualité de la façade du palais : douleur / bonheur
. Les jeux de lumière sont à lire à deux niveaux : destruction / renouveau
. L’escabeau : trône, mais parodique
. Les Euménides : harcèlent et protègent, annoncent le destin en marche par leur croissance mais tentent de l’annuler
. Le mendiant : dieu ou vulgaire ivrogne ?
. Le vautour : signe de la grandeur d’Egisthe ou de sa fin prochaine ?
La mise en scène est, du fait de cette esthétique de lambiguïté,
très problématique. Elle est donc propre à susciter la réflexion.
B. Giraudoux permet par la constante interrogation qu’il suscite une relecture moderne du mythe :
a) Une lecture psychanalytique est possible pour comprendre la complexité des personnages :
. Amour d’Electre pour son père et pour son frère
. Voire relation trouble entre Oreste et sa mère (I,11)
. Rivalité de la fille et de la mère
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La recherche identitaire d’Electre : ce trajet peut être celui de chacun
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La complexité des personnages : toujours nuancés, comme dans la vie. Appel à la circonspection dès que l’on est tenté de condamner
b) Une lecture politique appropriée à cette 1ère moitié du XXème :
. Cf. montée de l’extrême droite depuis 1934
. La tranquillité de la « patrie » peut-elle être acquise au prix de compromissions ?
. L’individu peut-il exposer la collectivité aux risques de son idéal ?
. Peut-on contester l’ordre établi (le pouvoir de l’état, celui du mari, celui de la religion) ?
. Quelles sont la mission et les responsabilités du dirigeant ?
c) Une lecture philosophique en découle :
. Egisthe veut le Bien : en fonction de la collectivité
. Electre aussi : mais le Bien absolu, qui se révèle être le Mal au regard d’Argos
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Réflexion sur la fragilité de la condition humaine : cf. la thématique du bonheur impossible (à propos d’Oreste, ou encore le lamento du Jardinier)
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Réflexion sur le libre-arbitre :
. Réflexion sur l’existence ou l’absence de Dieu
. La fatalité externe (destin imposé par les dieux) est donc remplacée par une fatalité interne aux personnages (la haine inexpliquée qui meut Electre et qui l’entraîne inexorablement vers la vengeance)
Giraudoux vivifie donc le mythe en réactivant sa portée universelle
(réflexion sur la fragilité humaine par exemple) et en ladaptant aux problèmes du
XXème (disparition de la foi, montée des dictatures
)
C. Il suscite donc en fait une réflexion sur la condition de l’homme moderne :
a) Le mythe est rendu accessible à tous :
- - C’est la raison de l’élargissement de l’univers de la tragédie à toutes les couches sociales :
. La bourgeoisie avec les Théocathoclès
. Le peuple avec le Mendiant, la femme Narsès et les mendiants
- C’est aussi le rôle des écarts de langages :
. Les anachronismes insèrent la tragédie dans la modernité
. Le langage trivial est le reflet d’un langage largement répandu
b) Pour souligner le tragique existentiel :
- La solitude de l’homme devant ses choix :
. Egisthe qui n’aime plus et n’est plus aimé
. Electre qui n’a jamais aimé et fait peur
- L’incommunicabilité entre les êtres :
. Agôn qui oppose Electre et Egisthe (paroles parallèles, vouées à ne pas se rencontrer, chacun étant rivé à son « don »)
. Aussi tragique : l’impossibilité de dialogue entre la mère et son fils (I, 11), entre la mère et sa fille, ou entre la sœur et le frère sur le thème du bonheur (II, 3)
c) L’absence de réponses toutes faites :
- Le monde moderne perd ses certitudes : cf. période de l’entre deux guerres
- Aussi Giraudoux ne fait-il que poser des problématiques, comme on l’a vu plus haut
- Son théâtre est celui de l’ambiguïté : il ne propose aucune thèse claire, mais en confronte plusieurs
. Clytemnestre n’est pas tout à fait condamnable : elle est pétrie de souffrance
. Il en est de même pour Agathe
. Electre n’est pas tout à fait admirable : elle se rend coupable de la catastrophe qui touche Argos et de la souffrance de son frère (cf. scène finale)
. La présence de Dieu est remise en cause, mais pas complètement niée
De fait, il nous invite à éviter toute position péremptoire, à adopter
une attitude réfléchie et mesurée. Sil soutient une thèse, cest seulement
que le Bien nest jamais nettement dissociable du Mal.
 Par son refus de jouer avec les émotions du spectateurs et par ce désir
constant détablir une connivence intellectuelle, le dramaturge moderne donne de
nouvelles dimensions et fait de la scène le lieu dun débat didées.
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