Electre de Giraudoux : la démonstration d'une thèse ?

Sujet : La mise en scène du mythe dans le théâtre du XXème vise-t-elle, à votre avis, à démontrer une thèse ou propose-t-elle plutôt au spectateur des ambiguïtés et des contradictions ?

Problématique : Elle est explicite dans le libellé du sujet. Cependant, pour éviter le plan en deux parties, il fallait considérer la spécificité de l’adaptation théâtrale du mythe et du spectacle (Cf. Giraudoux dans L’Impromptu de Paris : " Le théâtre n’est pas un théorème, mais un spectacle ")

Plan :

Bullet1.gif (122 octets) Introduction :

  • Introduire le contexte qui permet de comprendre la citation (accroche) : La nature même du mythe induit une explication Þ chaque époque propose sa thèse

  • Dégager la problématique : La reprise du mythe dans Electre offre-t-elle au spectateur la thèse de Giraudoux ?

  • Annoncer le plan en insistant sur la progression logique 

Bullet1.gif (122 octets) Développement :

1. La pièce offre tous les ingrédients d’une pièce à thèse :

A. D’une part, le dramaturge procède à une épuration :

a) Les personnages sont réduits:

  • A une situation : le Président = mari trompé, Clytemnestre = femme bafouée

  • Mieux, à une idée : Electre = haine pure, Egisthe = honneur de roi

b) La pièce fonctionne sur des symboles :

  • Non seulement sur des symboles sans ambiguïté comme le vol du vautour

  • Mais les personnages eux-mêmes deviennent des symboles :

. Les Euménides et leur croissance, le Mendiant : mettent en évidence la marche inéluctable du destin

. L’opposition entre Electre et Egisthe devient elle aussi symbolique = l’individu ? la Cité

Bullet7.gif (140 octets) Par une telle épuration, ce que vise le dramaturge, c’est la mise en valeur des idées, au détriment de la fiction.

B. D’autre part, la parole prime sur l’action :

a) Présence de monologues :

  • Le Mendiant ouvre une réflexion :

Sur " l’histoire de ce poussé ou pas poussé ", i.e. l’action (I, 13) .

Sur Electre (fin I, 13) .

Sur l’humanité (parabole des hérissons en I, 3)

  • Le Jardinier dans son faux monologue, lamento adressé au public, ouvre une réflexion :

Sur la Tragédie

Sur le bonheur

b) Mais surtout de tirades où les idées s’affrontent :

  • Importance de la tirade : celles d’Egisthe en I, 3. Sa position face aux dieux

  • Importance de la déclaration, moment où le personnage défend la thèse qui lui est essentielle : Agathe et Clytemnestre soutiennent le droit des femmes à la liberté

  • Importance de l’agôn : moment où deux thèses s’affrontent sur une même problématique comme celle des droits de l’individu face à la Cité (Egisthe et le devoir du dirigeant ? Electre et le devoir de l’individu ?)

c) La pièce semble du reste centrée sur la problématique posée dès les origines du mythe :

  • Prééminence de l’individu sur la Cité ou prééminence de la Cité sur l’individu ?

  • Nécessité de la compromission ou recours à une attitude incorruptible, au nom de valeurs abstraites comme la Justice ou la Vérité ?

  • Ce questionnement pose le problème de la citoyenneté, si débattu aujourd’hui

Bullet7.gif (140 octets) L’usage immodéré de la parole souligne un besoin de convaincre qui est le fondement même de toute argumentation

Bullet6.gif (79 octets)Bullet5.gif (101 octets) Conformément à la vocation du mythe, Electre semble bien proposer un débat d’idées, mais propose-t-elle pour autant une thèse, i.e. une réponse unique ?

2. Ce théâtre d’idées ne néglige pas cependant le spectacle :

A. La mise en scène prime :

a) Un spectacle très visuel :

  • Le palais dès le lever de rideau

  • Jeu avec le décor : fin I, 11

  • Les jeux de lumière en final

b) Même chez les personnages :

  • Les Euménides qui grandissent au cours de la pièce

  • Jeux de scènes : Le Mendiant et son escabeau, Agathe poursuivie par le Président (II, 6), Agathe et l’oiseau

c) Un spectacle sonore également :

  • Les trompettes (I, 9)

  • Le Mendiant qui applaudit (I, 3) ou qui crie à tue-tête (I, 4)

Un spectacle total qui joue à fond le jeu de l’illusion, semblant reléguer au second plan le contenu idéologique du texte.

B. Et la fantaisie est de rigueur :

a) Le burlesque des situations :

  • Le pastiche malicieux :

. La scène de reconnaissance entre Oreste et sa mère, quelque peu transformée

. Mais surtout le mariage d’Electre avec le Jardinier, parent du laboureur d’Euripide

  • La parodie, plus irrévérencieuse :

    . Le couple bourgeois en contrepoint du couple mythique

    . Euménides, version bienveillante des Erynies, sont devenues des " chouettes " (p. 68)

    . Le meurtre d’Agamemnon parodié par celui de Léon qui, lui aussi, a " glissé "

b) Les jeux de langage:

  • Les images, les rapprochements drôles ou les anachronismes, plutôt drôles :

    . L’oseille (commune) et l’ambroisie (réservée aux dieux) en II, 6

    . L’" épingle à reine " (I, 13)

    . Le " cigare " au temps d’Argos (II, 6)

  • Le registre comique sans cesse présent :

    . Il introduit le langage familier dans la tragédie : " allez, circulez, les chouettes ! " (I, 12) / " Qu’elle se casse la gueule, la petite Electre " (I, 13)

    . Il pratique des associations osées : " hérésies " et " fièvres aphteuses " (I, 3)

c) Au risque de nuire au mythe, donc à la réflexion à laquelle la transposition est censée conduire

  • En dévalorisant le mythe, éminemment tragique :

    . Situation propre au vaudeville 

    . Situation de roman policier 

  • En dévalorisant les personnages du mythe :

    . Par l’ajout de personnages en miroir, de condition inférieure : issus de la bourgeoisie ou du peuple 

    . Par l’insertion du comique : le tic d’Agamemnon ou la mort du couple royal 

    . Par des commentaires dévalorisants : " Le cancer royal accepte les bourgeois " (I, 3, l. 816), " Qu’elle se casse la gueule la petite Electre " (I, 13, l. 1641)

Bullet7.gif (140 octets) La fantaisie elle aussi, semble bien reléguer au second plan le contenu idéologique.

Bullet6.gif (79 octets)Bullet5.gif (101 octets) Ce parti pris de divertir par le spectacle et la fantaisie, qui gomme un peu le débat d’idées, peut nuire à la lisibilité d’une thèse quelconque.

3. En fait, le dramaturge se contente d’ouvrir des pistes de réflexion :

A. On constate une ambiguïté dans la mise en scène :

a) Le dramaturge joue de l’illusion théâtrale tout en la dénonçant :

  • A travers les Euménides :

. Le jeu de la récitation (I, 1)

. L’emploi du masque (comme les acteurs de l’Antiquité) en I, 12 signale que le spectacle est illusion

. Le procédé de mise en abyme du théâtre (ou théâtre dans le théâtre) en I, 12

  • Mais aussi à travers le jardinier :

. Qui peut sortir du jeu durant l’entracte, devant le rideau baissé

. Pour parler directement avec le public (et non plus par personnage interposé)

  • Ainsi qu’à travers le mendiant :

. Son récit du meurtre d’Egisthe et de Clytemnestre répond certes au principe classique du respect des bienséances, mais il souligne surtout que la parole elle-même est illusion théâtrale (elle semble créer l’action)

. Sa dernière parole, qui clôt la pièce, souligne que le théâtre doit se comprendre à deux niveaux : celui du spectacle (l’aurore, au sens concret) et celui de la signification de ce spectacle (l’aurore, au sens figuré)

b) Décor et personnages sont eux aussi ambigus :

  • Les éléments du décor :

. Dualité de la façade du palais : douleur / bonheur

. Les jeux de lumière sont à lire à deux niveaux : destruction / renouveau

. L’escabeau : trône parodique

  • Les personnages 

. Les Euménides : harcèlent et protègent, annoncent le destin en marche par leur croissance mais tentent de l’annuler

. Clytemnestre : mère indigne et femme touchante

. Egisthe : tyran et roi soucieux de son peuple

. Oreste : passif et actif

Bullet7.gif (140 octets) La mise en scène est, du fait de cette esthétique de l’ambiguïté, très problématique. Tout en jouant à fond le jeu de l’illusion, le dramaturge s’efforce de faire naître un questionnement chez le spectateur, questionnement qui est l’amorce d’une réflexion.

B. Cette ambiguïté de la mise en scène induit une ambiguïté dans la réflexion :

a) Multiplicité des débats :

  • D’ordre politique (cf. situation de cette 1ère moitié du XXème ) : réflexion sur la responsabilité de l’individu au sein d’une collectivité (la cité au sens moderne)

. L’individu peut-il exposer la collectivité aux risques de son idéal ?

. Peut-on contester l’ordre établi (le pouvoir de l’état, celui du mari, celui de la religion) ?

. Quelles sont la mission et les responsabilités du dirigeant ?

  • D’ordre sociologique : réflexion sur la structure de la société (quelle place doit avoir de la femme dans notre société ?)

  • D’ordre philosophique :

. Peut-on distinguer le Bien et le Mal ?

. Réflexion sur la fragilité de la condition humaine : cf. la thématique du bonheur impossible

. Réflexion sur le libre-arbitre : réflexion sur l’existence ou l’absence de Dieu

  • Voire d’ordre littéraire : définition de la tragédie

  • Donc Electre = le contraire de la démonstration d’une thèse

b) Multiplicité (voire contradiction) des réponses :

  • Impossibilité de trancher entre Electre et Egisthe : positions contraires qui débouchent

. Sur une catastrophe (incendie et destruction) : en ce cas, c’est la thèse d’Egisthe qui prévaut

. Ou un renouveau (une aurore sur un monde purifié) : en ce cas, c’est la thèse d’Electre qui prévaut

  • Impossible de faire porter toute la responsabilité de la situation de la femme à l’homme :

. Les " pourquoi " d’Agathe mettent en évidence sa passivité de femme soumise (II, 6)

. C’est plus net encore avec Clytemnestre qui insiste sur son empressement à ne pas contredire son mari (II, 8)

  • Impossibilité de distinguer le Bien du Mal : cf. débat entre Electre et Egisthe (Egisthe veut le Bien, Electre aussi)

  • Impossibilité de trancher sur l’existence ou l’absence de Dieu : les personnages doutent de leur existence mais ne l’affirment pas

Bullet7.gif (140 octets) De fait, le dramaturge nous invite à éviter toute position péremptoire, à adopter une attitude réfléchie et mesurée. S’il soutient une thèse, c’est seulement que le Bien n’est jamais nettement dissociable du Mal.

C. Plutôt que de démontrer une thèse, l’adaptation du mythe établit un constat :

a) L’homme moderne est seul devant ses choix :

  • Egisthe qui n’aime plus et n’est plus aimé

  • Electre qui n’a jamais aimé et fait peur

b) Car les êtres ne communiquent plus :

  • Agôn qui oppose Electre et Egisthe (paroles parallèles, vouées à ne pas se rencontrer, chacun étant rivé à son " don ")

  • Aussi tragique : l’impossibilité de dialogue entre la mère et son fils (I, 11), entre la mère et sa fille, ou entre la sœur et le frère sur le thème du bonheur (II, 3)

  • C’est avec ces données que chacun doit vivre du mieux qu’il peut

Bullet6.gif (79 octets)Bullet5.gif (101 octets) Pas de thèse donc, ni même de problématique unique. Mais un ensemble de questions, celles qui se posent à l’homme du XXème . Des esquisses de réponses, mais toujours remises en question.

Bullet1.gif (122 octets) Conclusion :

  • Faire la synthèse de chacun des axes

  • Ouverture : sur le malaise de l’homme moderne face à ses choix, en l’absence d’une religion qui donnait commodément des certitudes . Rapprochement avec d’autres adaptations théâtrales de mythes au XXème

  • Phrase conclusive (ou chute) 

La modernisation du mythe par Giraudoux 

L'emploi de la fantaisie par Giraudoux 

Transposition du mythe et tragédie chez Giraudoux  

Destin et temporalité chez Giraudoux  

Le refus du pathétique chez Giraudoux  

Le mythe d'Électre et ses transformations dans la littérature