Destin et temporalité dans Electre de Giraudoux :

Sujet : Selon Cassandre - dans La guerre de Troie n 'aura pas lieu - le destin, c’est « la forme accélérée du temps. C'est épouvantable ». Pensez-vous que l'analyse de la pièce que vous avez étudiée cette année puisse nous fournir la même définition du destin, et du temps ? Vous illustrerez votre réflexion d'exemples appropriés.

Plan :

Développement :

1. Les manifestations de la présence du destin brouillent toujours les repères temporels :

A. Le décor rappelle d’emblée la fatalité qui pèse sur les Atrides :

a) Rôle emblématique des fenêtres  :

  • Elles rappellent le passé : la fenêtre aux jasmins pour le crime d’Atrée, la fenêtre aux roses pour la mort d’Agamemnon.

  • Mais elles anticipent aussi l’avenir : la fenêtre d’où Electre mûrit sa haine qui débouchera sur la vengeance Il doit surprendre par des associations bizarres

b) Rôle aussi de la façade du palais :

  • Qui pleure : prostrée sur le passé

  • Qui rit : annonçant l’imminence de la découverte de la vérité (et l’imminence de la catastrophe)

B. Certains personnages jouent aussi entre rappel du passé et prophétie :

a) Les Euménides :

  • Elles rappellent le passé : elles renchérissent sur les révélations du jardinier en I, 1 / elles en disent même plus que lui (cf. allusion à la chute d’Oreste)

  • Mais elles annoncent aussi l’avenir : le meurtre d’Egisthe à l’instigation d’Electre

b) Le Mendiant :

  • Il annonce les « déclarations » à venir dès son arrivée sur scène

  • Il raconte le crime d’Oreste un peu en avance sur la réalité, mais il est rattrapé par elle

Ce brouillage permanent semble signifier que l’avenir est déjà inclus dans le passé, bousculant le présent dans une marche accélérée du temps. Les personnages semblent alors irrévocablement prisonniers du destin.

2. La marche du temps semble s’accélérer, soulignant l’urgence de la situation :

A. L’espace temporel est extrêmement resserré :

a) Un strict respect des règles classiques qui est significatif :

  • Il annonce les « déclarations » à venir dès son arrivée sur scène

  • Giraudoux va au-delà du simple respect de l’unité de temps : 12 h (et non 24) seulement pour répondre à dix-neuf ans d’attente hors-scène. Accélération évidente du temps 

  • Une composition en deux actes (au lieu de cinq) également significative : Il en résulte une impression de resserrement. D’autre part, le 1er acte est plus long en temps réel que le 2nd (l’aurore qui clôt le 2nd acte est signalée comme proche à l’ouverture de cet acte par le Mendiant). D'où effet d’accélération encore.

b) La croissance des Euménides :

  • Croissance accélérée signalée dès la scène d’exposition par le jardinier

  • Croissance mise en évidence dans la mise en scène : les didascalies soulignent l’évolution (12 / 13 ans en I, 12 ; 15 ans en II, 3 ; « juste l’âge d’Electre » en II, 10). Elles rendent tangible la progression vers le dénouement

B. De plus, il est ponctué de délais de plus en plus courts :

a) On passe de l’heure dans l’acte I :

  • Le mariage est d’abord prévu dans la journée (I, 1) puis dans l’heure qui suit (I, 2) : les Théocathoclès n’ont donc qu’une heure devant eux pour éviter que le malheur ne s’abatte sur leur famille

  • Oreste demande lui une heure pour goûter le bonheur d’être revenu à Argos (I, 8) : il n’a lui aussi qu’une heure devant lui avant d’être précipité dans le malheur

b) Aux cinq minutes dans l’acte II :

  • Electre accorde cinq minutes de plus à Oreste sur la demande du Mendiant (II, 1)

  • Le Capitaine signale que la catastrophe s’abattra avant que cinq minutes ne soient écoulées (II, 8)

  • Le Mendiant signale quant à lui que dans cinq minutes tout sera réglé

c) Quant au récit de l’accomplissement du meurtre (II, 9) :

  • Il signale que tout est consommé : « Il me rattrape »

  • Le meurtre est passé du plan de la prédiction (avenir) à celui de la réalisation (présent)

Giraudoux insiste sur l’accélération du temps (de plus en plus marquée) car elle lui permet de rendre perceptible la marche inéluctable du destin. Elle rend le dénouement inévitable.

3. Les personnages tentent cependant de mettre le destin à distance en gagnant du temps :

A. Un ralentissement est perceptible :

a) Dans la manière dont Giraudoux joue avec les règles classiques :

  • Il choisit d’inclure la nuit dans ces 12 heures (au lieu du déroulement classique sur une journée) : or, la nuit renvoie à une temporalité en suspens. La perception que l’on peut avoir du temps est donc paradoxale : il est tout à la fois accéléré et ralenti

  • Les deux actes sont égaux en ce qui concerne le temps scénique : effet de ralenti dans le 2nd acte, puisque cet acte est plus court en temps réel Þ là encore perception du temps paradoxale

b) Dans la manière dont les délais semblent allongés :

  • Les cinq minutes qu’Electre accorde à Oreste (II, 1) durent très longtemps (remarque du Mendiant sur les éphémères)

  • Les cinq minutes qui amèneront la catastrophe (II, 8) s’étirent encore sur deux scènes

B. Car les personnages tentent désespérément de suspendre le cours du temps (donc, du destin) :

a) Egisthe veut gagner du temps :

  • En endormant l’attention des dieux pour les détourner d’Argos

  • Il prétend, sur le même principe, les détourner des Atrides en mariant Electre à une famille « invisible des dieux »

b) Les Euménides veulent aussi gagner du temps :

  • Elles ligotent Oreste pour l’empêcher d’agir

  • Elles s’interposent devant Electre pour la même raison

c) Oreste essaie lui aussi de gagner du temps :

  • Il demande d’abord une heure de grâce

  • Puis il s’absente dans le sommeil (manière de nier le temps)

C. Ils usent et abusent d’autre part de la parole dans les moments les plus critiques :

a) La parole est un moyen de différer l’action, forcément fatale :

  • Grande discussion qui diffère le réveil d’Oreste

  • D’autre part, chacun se déclare au moment le plus inopportun : Egisthe en II, 7 alors que le Capitaine le presse, Clytemnestre en II, 8 malgré l’arrivée du messager

b) La parole n’empêche cependant pas la catastrophe, mais la provoque :

  • Les personnages sont centrés sur eux-mêmes et oublient de s’opposer à l’action en marche

  • La catastrophe a donc lieu : Pendant qu’ils parlent, les Corinthiens ont définitivement investi Argos. Et la femme Narsès a délivré Oreste .

  • Le destin s’accomplit : Indépendamment de ceux qui le tenaient à distance. Mais presque indépendamment d’Electre aussi.

Le tragique vient précisément de la confrontation de deux temporalités : celle des personnages et celle dans laquelle s’inscrit l’action. Le sablier du destin, comme les Euménides, s’écoule avec une régularité implacable : « C’est épouvantable » car les efforts de l’homme pour y échapper sont vains. Le temps n’est d’ailleurs perçu comme accéléré que parce que les personnages tentent en vain de ralentir son rythme.

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