Electre de Giraudoux : une tragédie ?

Sujet : Lors de la première représentation d’Antigone, en 1944, l’affiche portait la mention " tragédie ". Quant à Electre, bien qu’elle ne soit désignée par son auteur que sous le terme général de " pièce en deux actes ", l’un de ses personnages emploie clairement le mot de " Tragédie " pour la définir. Pensez-vous que ce terme convienne aux pièces du XXème siècle inspirées de la mythologie ? Vous appuierez votre réflexion sur des références précises à l’œuvre que vous avez étudiée cette année.

Problématique :

Les transpositions théâtrales des mythes au XXème sont-elles des tragédies ?

Plan :

Bullet1.gif (122 octets) Introduction :

  • Introduire le contexte qui permet de comprendre la citation (accroche) : Le mythe antique raconte l’histoire d’un héros aux prises avec son destin. Cette histoire débouche sur la mort. La définition du mythe induit le traitement tragique.

  • Introduire la citation et dégager la problématique : Or si Anouilh ne semble pas avoir d’hésitation en désignant Antigone comme une tragédie, Giraudoux, lui, définissait prudemment Electre sous un terme vague " pièce en deux actes ". Cela veut-il dire que cette œuvre n’est pas une tragédie ?

  • Annoncer le plan en insistant sur la progression logique : (1ère partie) (2ème partie) (3ème partie)

Bullet1.gif (122 octets) Développement :

1. Electre est une tragédie classique par certains aspects :

    A. Car le mythe fournit inévitablement à Giraudoux les ingrédients nécessaires :

a. Le mythe touche des personnages de condition noble :

  • Au début de la malédiction, Atrée, le 1er roi d’Argos

  • Les meurtres sont commis sur ses descendants 

  • Le Jardinier lui-même prend soin de rappeler qu’" on réussit chez les rois les expériences, qui ne réussissent jamais chez les humbles " (lamento)

b. Le mythe raconte toujours une histoire violente qui se dénoue par une catastrophe :

  • La mort est bien présente par le double crime final

  • Horreur redoublée par la nature du crime d’Oreste : matricide

  • De plus, le meurtre d’Agamemnon est également rappelé à la fin, en surcharge

  • S’ajoute aussi la folie annoncée d’Oreste et la solitude d’Electre (scène finale)

c. Cette situation violente " purge les passions ":

  • Terreur : Electre inspire la peur d’Egisthe et celle des spectateurs car elle est porteuse de mort : c’est une " femme à histoires "

  • Pitié pour Clytemnestre, Egisthe et Oreste

  • Ces sentiments étaient censés éviter au spectateur la tentation des mêmes erreurs : but de la tragédie classique (catharsis)

    B. Giraudoux lui-même prend soin de souligner le poids du destin, sans lequel la tragédie ne serait pas :

a. A travers de multiples allusions :

  • Le décor 

  • Les paroles des Euménides : allusions au mauvais sommeil de Clytemnestre  sentiment qu’elle n’échappera pas à son destin

  • Le rêve prémonitoire d’Electre : annonce la mort de sa mère

b. Le destin est personnifié :

  • Les Euménides 

  • Le Mendiant, mi homme, mi dieu : annonce la catastrophe, à savoir qu’Electre va se déclarer 

c. Le destin est sensible aussi à travers quelques symboles :

  • Le vautour qui plane au-dessus de la tête d’Egisthe pendant deux scènes (II, 7 et 8)

  • L’épée qui agit seule (I, 12) et qui revient sans cesse comme un leitmotiv (II, 9 par exemple)

    C. Et de mettre en évidence l’inutilité de toute lutte :

a. En multipliant les possibilités d’une issue heureuse :

  • Rencontre d’Oreste et de sa mère  mais Electre veille

  • Tentatives des Euménides 

  • Offre d’Egisthe : sauver la ville, puis faire disparaître les coupables (II, 8)  refus catégorique d’Electre (" Qu ‘elle périsse ! ")

  • Le lieu unique qu’est le palais (conforme aux règles classiques) renforce cette impression d’enfermement

b. En retardant sans cesse l’accomplissement de l’action :

  • Par le sommeil 

  • Par de longues tirades qui se substituent à l’action nécessaire (fin de l’acte II, i.e. près de la catastrophe) 

  • La durée de l’histoire est plus courte sur le 2nd acte que dans le 1er, mais le temps d’occupation de la scène y est aussi long : la parole s’y développe davantage sous forme de tirades pour ralentir l’action.

c. Le conflit apparaît donc bien sans issue, autre que fatale :

  • Refus catégorique d’Electre : " Vous tombez mal, Egisthe "

  • Deux " dons " s’opposent : pour Egisthe,  celui d’une " patrie " où il peut enfin se sentir  " pur, fort, parfait " et pour Electre, celui de la " justice "

  • Acceptation du destin, sans aucune compromission Þ grandeur tragique

La dimension tragique d’Electre repose donc bien sur certains éléments appartenant à la tragédie traditionnelle.

2. Mais Giraudoux ne se prive pas d’y contester le tragique traditionnel :

A. En dévalorisant les personnages du mythe :

a. Par l’ajout de personnages en miroir, de condition inférieure :

      • Issus de la bourgeoisie 

      • Issus du peuple comme la femme Narsès, élue mère adoptive par Electre, à la place de Clytemnestre

b. Par l’insertion d’un comique de situation :

      • Des attitudes 

      • Mais aussi des situations 

      • Par des commentaires dévalorisants

B. Voire en désacralisant le mythe (par essence lié au divin) :

a. Les symboles d’une quelconque transcendance sont ridiculisés :

      • En guise de trône, on offre un escabeau au Mendiant (dont on craint qu’il ne soit un dieu)

      • Les Euménides sont comparées à des oronges, puis à des vipères

      • Agathe est distraite par le vol du vautour comme elle le serait par un vulgaire oiseau

b. La puissance des dieux est remise en cause par Egisthe :

      • De façon irrévérencieuse : " boxeurs aveugles ", " fesseurs aveugles "

      • Il parvient même à les berner : en n’attirant par leur attention sur les délits graves

      • D’où la trouvaille du mariage

c. Leur existence même est parfois contestée :

      • Doute d’Egisthe : " Je crois aux dieux. Ou plutôt je crois que je crois aux dieux "

      • Doute du Jardinier dans le lamento : " même s’il n’y en qu’un, et même si cet un est absent "

      • Sarcasme même d’Electre qui annonce à Egisthe que " la messagère des dieux " ne viendra pas (II, 8 début)

C. Mais aussi en mélangeant des éléments hétéroclites :

a. Mélanges des genres :

      • Comique de certaines situations qui se mêle au tragique : Agathe et l’oiseau

      • Mais aussi burlesque du vaudeville

      • Auquel Giraudoux rajoute la dimension policière

      • Sans compter l’utilisation du merveilleux : double façade du palais, croissance des Euménides …

b. Anachronismes :

      • Des " pierres gauloises " à " l’échauguette "

      • Pour aboutir au " café " ou au " mazout " contemporains

      • En juxtaposant parfois de façon drôle les éléments : le café moderne qui côtoie la poix pour empeser les cols de chemise

c. Humanisation des personnages :

      • Clytemnestre, femme souffrant de n’être pas aimée, ou de l’être mal : désireuse de retrouver l’amour de ses enfants

      • Egisthe, converti en homme juste

      • Oreste qui aurait pu être " un pinson " s’il avait été " bien servi par l’existence "

      • Le droit au bonheur est la revendication majeure de l’œuvre

S’il a gardé des éléments de la tragédie classique, Giraudoux s’est tout de même bien amusé à la contester. Mais loin d’être un jeu, cette contestation a en fait modernisé la conception de la tragédie.

3. Pour nous donner une définition moderne de la tragédie :

A. Une nouvelle conception de la tragédie :

a. Une fatalité interne se substitue au concept de fatalité externe :

      • Conscience d’une force intérieure : la haine aux origines inconnues

      • Une force qui résiste : Egisthe et Clytemnestre lui paraissent pourtant " humains, pitoyables " (I, 8, l. 1360)

      • Force qui la pousse à " prendre la piste "

b. Cette force conduit les personnages à une inévitable déclaration  :

      • Expliquer le terme " se déclarer "

      • Thème récurrent dans l’œuvre

      • Lié à la notion de Vérité (" Salut, ô Vérité ! " dit Agathe II, 6)

      • Touche Agathe, Egisthe, Clytemnestre comme Egisthe

      • Révélations qui font boule de neige : mouvement aussi fatal que la notion antérieure de " destin "

c. Mais le pathétique est toujours distancié :

      • Par les effets de décalage constants

      • Par la présence constante des théocathoclès en contrepoint de la famille tragique

      • Le pathétique joue sur les sentiments du spectateur : or Giraudoux veut le faire réfléchir

B. La modernisation de la tragédie classique permet la réflexion car elle rend  l’histoire plus proche de nous :

a. La lecture psychanalytique est possible parce mise en évidence avec des mots de tous les jours :

      • Le complexe d’Œdipe au féminin, mis à jour par Freud (fin du XIXème) 

      • La recherche identitaire d’Electre, qui peut être la nôtre, grâce à la trame policière

      • La complexité des personnages : toujours nuancés, comme dans la vie Þ appel à la circonspection dès que l’on est tenté de condamner

b. La lecture politique, appropriée à cette 1ère moitié du XXème, est permise grâce à la modernité de l’histoire :

      • Réflexion sur l’attitude à adopter face au risque de totalitarisme 

      • Réflexion sur la responsabilité de l’individu au sein d’une collectivité (la cité au sens moderne)

      • Réflexion sur la structure de la société : quelle place doit avoir de la femme dans notre société ?

c. Une lecture philosophique, plus intemporelle, en découle donc :

      • Peut-on distinguer le Bien et le Mal ?

      • Réflexion sur la fragilité de la condition humaine : cf. la thématique du bonheur impossible (à propos d’Oreste, ou encore le lamento du Jardinier)

      • Réflexion sur le libre-arbitre 

C. Qui met en relief le tragique de la condition humaine :

a. Comme le mythe est rendu accessible à tous par la modernisation de la tragédie :

      • C’est la raison de l’élargissement de l’univers de la tragédie à toutes les couches sociales

      • C’est aussi le rôle des écarts de langages 

b. Le tragique existentiel est souligné :

      • La solitude de l’homme devant ses choix 

      • L’incommunicabilité entre les êtres

c. Un tragique qui réside peut-être surtout dans l’absence de réponses toutes faites :

      • Le monde moderne perd ses certitudes : cf. période de l’entre deux guerres

      • Aussi Giraudoux ne fait-il que poser des problématiques, comme on l’a vu plus haut

      • Son théâtre est celui de l’ambiguïté : il ne propose aucune thèse claire, mais en confronte plusieurs

Paradoxalement, c’est en malmenant la tragédie classique que Giraudoux a redéfini les aspects intangibles du tragique, à savoir la solitude d’un homme devant des choix, qu’il doit faire mais au détriment de son bonheur.

Bullet1.gif (122 octets) Conclusion :

  • Faire la synthèse de chacun des axes

  • Ouverture : sur les autres " tragédies " du XXème traitant un mythe

  • Phrase conclusive (ou chute) 

La modernisation du mythe par Giraudoux 

L'emploi de la fantaisie par Giraudoux 

Destin et temporalité chez Giraudoux  

Démonstration d'une thèse par Giraudoux ?

Le refus du pathétique chez Giraudoux

Le mythe d'Électre et ses transformations dans la littérature