La modernisation du mythe d'Electre par Giraudoux

" Les mythes - comme tout ce qui vit - ont besoin d'être irrigués et renouvelés sous peine de mort ", écrit Michel Tournier dans Le Vent Paraclet. Pensez-vous que le dramaturge ait relevé ce défi avec succès dans la pièce que vous avez étudiée cette année ?

Problématique

En rénovant le mythe d’Electre, Giraudoux lui a-t-il donné un second souffle ?  En d’autres termes, lui a-t-il permis d’avoir un sens pour l’homme du XXème ?

Plan :

Bullet1.gif (122 octets) Introduction :

  • Introduire le contexte qui permet de comprendre la citation (accroche : Un mythe est une tentative d’expliquer la condition humaine, mais avec la même histoire depuis plusieurs siècles.

  • Introduire la citation et dégager la problématique : Dans ces conditions le mythe a besoin d’être " renouvelé ", comme le dit Tournier dans Le Vent Paraclet, " sous peine de mort ". Il doit être " irrigué ", pour continuer à être porteur d’un sens.  Giraudoux a-t-il réussi ce pari, avec Electre, de permettre au mythe d’avoir encore du sens ?

  • Annoncer le plan en insistant sur la progression logique (1ère partie) (2ème partie) (3ème partie).

Bullet1.gif (122 octets) Développement :

1.Tournier a raison quand il dit que le mythe risque la mort si on ne le renouvelle pas :

A. En effet, connu depuis plus de 2000 ans, il peut lasser :

a.  Les personnages sont familiers : on les retrouve d’ailleurs dans Electre 

- Agamemnon, " roi des rois ", guerrier valeureux, lâchement assassiné.
- Le couple maudit qui accède au pouvoir : Clytemnestre et Egisthe.
- Le frère et la sœur, appelés par la loi de la vengeance à perpétuer la malédiction des Atrides.

b. L’intrigue est connue et attendue : Giraudoux s’amuse d’ailleurs à le souligner

- Le meurtre d’Atrée (" 1er roi d’Argos ") qui tua les fils de son frère : rappelé par la fenêtre aux jasmins.
- Celui d’Agamemnon qui fonde l’histoire même d’Electre : suggéré par le " mauvais sommeil " de Clytemnestre (cf. Euménides, I - 1).
- Le retour d’Oreste, après 20 ans d’exil.
- Le meurtre de Clytemnestre et d’Egisthe : raconté dans Electre par le Mendiant avant même qu’il ne se déroule, tellement l’histoire est connue.

B. " Irriguer " le mythe paraît donc constituer une véritable gageure :  

a. D’autant plus que bon nombre d’auteurs s’y sont déjà essayé :

- Des dramaturges grecs avaient déjà aux IVème et Vème siècle av. J.C. modifié  les données du mythe .
- D’autres dramaturges ont pris leur relais, avec plus ou moins de bonheur.

b. De plus, l’univers du mythe peut sembler bien étranger aux préoccupations du XXème siècle :

- Une histoire liée à un contexte révolu.
- Des personnages royaux difficiles à concevoir.
- Des croyances propres à l’antiquité : le rêve prémonitoire, l’oiseau de mauvais augure, les Euménides, la fatalité.

Triple difficulté donc : faire du nouveau avec une histoire immuable, innover alors que tout a été tenté, intéresser avec une histoire complètement " décalée ".

2. Giraudoux a relevé le défi :

A. En provoquant la surprise alors que le mythe était archi-connu :

a. Il enrichit l’intrigue en introduisant le plus souvent des éléments modernes :

- Il double l’intrigue des Atrides (royale) d’une intrigue bourgeoise (celle des Théocathoclès) : le laboureur d’Euripide lui en fournit le prétexte (mariage avec le Jardinier, qui appartient à la 2nde famille).
- Il transforme l’intrigue en intrigue policière puisque Electre ne sait pas au début qui sont les meurtriers.
- Il introduit des éléments d’intrigue : la chute d’Oreste des bras de sa mère, sa séquestration par les Euménides.

b. Il modifie les personnages existant dans le mythe : il les nuance et, de ce fait, les rend plus humains

- Egisthe ne reste pas un vil assassin : il acquiert une certaine noblesse d’âme à la fin
Clytemnestre est également touchante par sa souffrance en tant qu’épouse.
- Le laboureur d’Euripide, devenu le Jardinier, est plus qu’un outil : il est le chantre de l’amour.
- Les Euménides, bienveillantes : ce ne sont plus les Erynnies vengeresses d’Eschyle.

c. Il en crée d’autres, le plus souvent issus du monde moderne :

- Si le Jardinier n’est pas à proprement parler une création.
- Les autres membres de la famille Théocathoclès le sont : le Président, un peu ridicule, Agathe qui initie la révolte de Clytemnestre.
- Cf. aussi l’amant d’Agathe.
- Le Mendiant, la femme Narsès et la foule des mendiants : modernisation du chœur antique.

L’effet de surprise joue sur le public cultivé : Giraudoux suscite l’intérêt du spectateur par toutes ces innovations qui intriguent (on s’interroge leur rôle). Le mythe revit donc.

B. Sans oublier de distraire alors que le mythe raconte une histoire tragique :

a. Il introduit de la fantaisie :

- Les anachronismes. 
- L’humour. 

b. Il insère même une dimension comique, en contrepoint au tragique :

- En jouant sur les décalages de langue : langage très familier au sein de ce qui est supposé être une tragédie.
- En jouant sur les décalages de situation : par l’association des deux intrigues.
- En rendant comiques les personnages par certaines attitudes.

c. Il joue sans cesse sur la parodie du tragique :
L’histoire des Théocathoclès parodie l’histoire des rois

- Les Euménides reprennent ironiquement les mots des personnages : " vérité de mon fils ", " mirage de ma mère " (I,11).
- Elles rejouent même la scène " en parodie, de préférence avec des masques " en I, 12.
- Les symboles du destin en marche certes, mais non dénués d’une dimension comique.
- Giraudoux a donc essentiellement joué sur la fantaisie, voire le comique, pour mettre à distance le pathétique, inhérent à la tragédie.

Giraudoux a donc, d’une part, compliqué la trame du mythe et, d’autre part, brouillé le tragique. Ceci a pour effet de rendre le mythe plus accessible (plus d’humanité et plus d’éléments appartenant au contexte dans lequel vit le spectateur) mais aussi de mettre à distance le pathétique pour une réflexion plus efficace sur la signification du mythe.

3. Ce faisant, il donne de nouvelles significations, intéressantes, au mythe :

A. Giraudoux permet une relecture moderne du mythe :

a. Une lecture psychanalytique est possible pour comprendre la complexité des  personnages :

- Le complexe d’Œdipe au féminin, mis à jour par Freud (fin du XIXème).
- La recherche identitaire d’Electre : ce trajet peut être celui de chacun.
- La complexité des personnages : toujours nuancés, comme dans la vie .Appel à la circonspection dès que l’on est tenté de condamner.

b. Une lecture politique appropriée à cette 1ère moitié du XXème :

- Réflexion sur l’attitude à adopter face au risque de totalitarisme.
- Réflexion sur la responsabilité de l’individu au sein d’une collectivité (la cité au sens moderne).
- Réflexion sur la structure de la société : quelle place doit avoir de la femme dans notre société ?

c. Une lecture philosophique en découle :

- Peut-on distinguer le Bien et le Mal ?
Réflexion sur la fragilité de la condition humaine. 
- Réflexion sur le libre-arbitre.
- Giraudoux vivifie donc le mythe en réactivant sa portée universelle (réflexion sur la fragilité humaine par exemple) et en l’adaptant aux problèmes du XXème (disparition de la foi, montée des dictatures…).

B. Il crée ainsi un tragique moderne :

a. Le mythe est rendu accessible à tous :

- C’est la raison de l’élargissement de l’univers de la tragédie à toutes les couches sociales.
- C’est aussi le rôle des écarts de langages.

b. Pour souligner le tragique existentiel :

- La solitude de l’homme devant ses choix. 
- L’incommunicabilité entre les êtres.

c. L’absence de réponses toutes faites :

- Le monde moderne perd ses certitudes : cf. période de l’entre deux guerres.
- Aussi Giraudoux ne fait-il que poser des problématiques, comme on l’a vu plus haut.
- Son théâtre est celui de l’ambiguïté : il ne propose aucune thèse claire, mais en confronte plusieurs.
- De fait, il nous invite à éviter toute position péremptoire, à adopter une attitude réfléchie et mesurée. S’il soutient une thèse, c’est seulement que le Bien n’est jamais nettement dissociable du Mal.

Bullet1.gif (122 octets) Conclusion :

  • Faire la synthèse de chacun des axes

  • Ouverture : même entreprise de rénovation chez ses successeurs (Sartre reprenant le mythe, Anouilh s’attaquant au mythe d’Antigone, Cocteau à celui d’Œdipe)

  • Phrase conclusive (ou chute) : Giraudoux pouvait à juste titre être fier d’avoir " épousseté le buste d’Electre "

L'emploi de la fantaisie par Giraudoux 

Transposition du mythe et tragédie chez Giraudoux  

Destin et temporalité chez Giraudoux  

Démonstration d'une thèse par Giraudoux ?  

Le refus du pathétique chez Giraudoux

Le mythe d'Électre et ses transformations dans la littérature