Le motif du tableau volé dans La Chute de Camus

1. Un fait divers réel auquel Camus invente une suite :

A. Le vol du panneau des « Juges intègres » dans la cathédrale de Gand en 1934 relève du fait divers:

a) La cathédrale Saint-Bavon de Gand, en Belgique, abrite le chef-d'œuvre des frères Van Eyck, peint au xve siècle : le retable de L'Agneau mystique. C'est un grand polyptyque, composé de plus de vingt panneaux et qui représente une somme de la foi chrétienne : au centre, l’agneau, allégorie du Christ sacrifié, vers lequel le monde entier converge. Le panneau latéral de gauche figure les « Juges intègres ».

b) Il a connu bien des vicissitudes au gré des guerres et des conquêtes. Il a été effectivement volé en 1934 et remplacé par une copie en 1941. Le voleur, identifié, est mort en emportant son secret.

B. Camus invente une suite à ce fait divers :

a) Clamence, personnage de fiction, a retrouvé le tableau, bien réel, au Mexico-City (p.9). Il a assisté à sa vente (p.135), connaît même le voleur et a rendez-vous avec lui (« l’ours brun », p. 44).

b) Mais dans le bar, seul la présence du « rectangle blanc » rappelle le tableau (p. 9). Clamence en est le nouveau dépositaire et découvre le tableau à son interlocuteur venu lui rendre visite.

c) Clamence évoque donc le tableau à plusieurs reprises, mais on pourrait penser qu’il ne s’agit là que d’une anecdote de plus dans le monologue de Clamence où les anecdotes s’enchaînent, dans une stratégie dilatoire, afin de retarder les aveux essentiels (la chute de la femme, le refus de l’eau à un agonisant).

A première vue, l’évocation du tableau semble donc n’être qu’une anecdote, sans réelle importance.

2. Cependant, Camus fait de ce fait divers un élément de la dynamique du récit :

A. Un élément de la dynamique du récit :

a) Les évocations du tableau volé sont situées de façon stratégique - au début et à la fin – créant ainsi une cohérence romanesque : le « rectangle blanc » est posé comme une énigme dont la résolution, attendue jusqu’à la fin, n’intervient que pour clore le roman.

b) La découverte est d’autre part longuement préparée car le tableau est sans cesse évoqué de manière plus ou moins explicite. Comme dans un jeu de piste, Clamence parsème son récit d'allusions au célèbre tableau volé, toutes les quarante pages environ en dosant les révélations sur le recel de celui-ci.

- Dès le premier jour, Clamence montre la place d'un tableau décroché « un vrai chef d'œuvre », mais dans le contexte, on suppose d’abord qu'il ironise. Clamence se fait alors passer pour un simple témoin : « j'étais présent ».

- Même tactique le deuxième jour où on s'intéresse aux activités d'un « homme des cavernes [...] spécialisé dans le trafic des tableaux » (p. 44). Un cliché fait glisser l'intérêt : « en Hollande tout le monde est spécialiste en peinture et en tulipes » (p. 44).

- Deux jours plus tard, il glisse incidemment qu'il a chez lui « un objet qui a fait courir en vain trois polices » (p. 95).

c) L'apparition du tableau est donc un véritable coup de théâtre. Le lecteur y est préparé, mais reste totalement surpris. Rétrospectivement, les propos préliminaires prennent leur sens, la perspective change.

B. La fausse piste policière :

a) La découverte du tableau est donc un événement : peut-être est-ce là ce qui constitue à proprement parler l'intrigue du roman. Cela fait de Clamence un personnage de roman policier : il prend des risques, il dissimule, alors qu'on 1'a vu plutôt conseiller, parler.

b) Son implication dans cette affaire expliquerait son changement de vie et d’identité. L’interlocuteur serait alors un policier venu l’arrêter, et il serait enfin jugé. Certes, la sanction ne serait pas la décapitation et cette exagération prouve que Clamence délire.

c) La lecture purement policière de La Chute est réductrice, mais elle doit être prise en compte, car elle comprend aussi la faute devant la société et la nécessité de la punition rédemptrice.

Donc : L’histoire du vol du tableau trame donc tout le roman de façon cohérente. Ainsi lui confère-t-elle une dimension de roman policier, mais aussi une dimension symbolique par les pistes de réflexion qu’elle ouvre.

3. Cette place dans la structure du roman lui confère une portée symbolique :

A. Le recel du tableau est en accord avec ce qu’est Clamence :

a) Il est d'abord content « d'épater le bourgeois », de fronder en voyant le tableau à découvert au Mexico City, ou de tromper les foules qui défilent, satisfaites, devant un faux. Plus sérieusement, il choisit de s'opposer à la loi, contestant la notion de propriété (p.135). il n'a plus le « réflexe policier ». il veut provoquer.

b) D’autre part, ce tableau « au placard » symbolise la perte de l’intégrité de Clamence. Il symbolise aussi son enfermement dans son discours : il condamne « la porte du petit univers bien clos » dont il est roi, pape et juge.

c) Enfin le recel du tableau pourrait conduire Clamence au châtiment qui le déchargerait de sa trop lourde liberté car c’est le seul signe tangible de sa culpabilité : cf. le désir d’être un jour confronté à un policier.

B. Le recel du tableau est une métaphore de la société :

a) Les juges ne peuvent se trouver près de l’innocence car les juges ne sont plus intègres. Les Carnets reprennent à un correspondant « la véritable histoire du Van Eyck ». un prêtre a avoué le vol : « Il avait volé le volet parce qu’il ne prouvait supporter de voir des juges près de l’Agneau mystique. ». Ils sont impliqués dans le Mal. et au moment où le monde entier chemine vers le Rédempteur, ils n'ont pas leur place dans le polyptyque de L’Agneau mystique. Les juges sont, dans l'univers du jugement que s'est recréé l'avocat du Mexico-City, l'ensemble des hommes.

b) Dans le placard, les juges sont à leur vraie place : « Il n'y a plus d'innocence », dit Clamence. Elle est sur la croix – et encore le Christ lui-même n’est-il pas tout à fait innocent ! – les juges donc doivent regagner leur « vraie place », au placard, ou dans le bar, « parmi les ivrognes et les souteneurs ».

c) Le recel du tableau est donc un élément faisant partie intégrante de l’argumentation de Clamence sur l’universelle culpabilité.

C. Le recel comme illustration de l’inutilité de la beauté :

a) L’œuvre a été cédée au « gorille » contre une bouteille d’alcool et Clamence la récupère uniquement pour protéger le barman. Nulle considération de la beauté !

b) Personne ne voit la différence entre l’œuvre d’art et sa copie qui l’a remplacée sur le polyptyque. Ceci remet en question le concept d’œuvre d’art.

c) Clamence considère en fait la beauté comme un artifice qui nuit à la vérité : « Pour que la statue soit nue, il faut que les beaux discours s’envolent » (p. 74). Le vol du tableau permet de démasquer le mensonge.

Donc : Encore plus que toutes les autres « anecdotes », celle-ci revêt une importance qui dépasse largement le niveau anecdotique puisqu’elle trame tout un réseau de significations.

Alors qu’il semble d’abord sans réelle importance, l’épisode du tableau est peut-être l’élément le plus structurant du roman. C’est la technique de Clamence : dans son monologue, tout ne prend sens qu’avec une lecture rétrospective. C’est aussi la preuve de l’art du romancier.

La fonction des lieux  

Le rôle de l'interlocuteur  

Clamence, "comédien tragique"