Clamence,un « comédien tragique » ?

1. Clamence est sans aucun doute un comédien, i.e. un excellent acteur:

A.Clamence, homme de théâtre:

a) Une situation de théâtre pour un homme qui se revendique « comédien »

- un monologue d'acteur à rôles multiples: le fâcheux, Alceste, Don Juan. - Qui donne vie à l'autre et inclut même le décor
- Mais scène élargie: de la scène du tribunal (p.30) à la scène du monde

b) Un acteur certes, mais aussi un metteur en scène remarquable:

- La stratégie rétrospective et la stratégie dilatoire (suspens: effets d'annonce, aveux différés).

- Les moments de crise (évocation du rire, celle de la noyade) sur lesquels le rideau tombe (fins de séquences)

- Le coup de théâtre final: le tableau dévoilé.

B. Clamence, dénonciateur de l'illusion théâtrale:

a) La vie comme illusion :

- Paris présenté comme lieu théâtral, propice à l'illusion (p. 10).

- La vie de Clamence et le paraître.

- Le mensonge universel.

b) Le mensonge pour mieux révéler la vérité:

- Le récit de la chute n'est-elle pas une fiction mise en scène par Clamence lui-même ?

- Problème de l'authenticité des anecdotes, avouées comme pouvant être fausses (p. 126).

- L'objectif de Clamence est celui de l'homme de théâtre: amener l'interlocuteur à réfléchir sur l'existence.

Donc : Clamence se présente comme un acteur, mais il est aussi un dramaturge dont le but est de mettre en évidence le theatrum mundi (comme Calderon dans La vie est un songe) mais par le rire.

2. Il est avant tout un « comédien » au sens où il joue la comédie:

A. Clamence se lance dans la « dérision générale »:

a) Car le rire, thème récurrent de La Chute, dénonce le mensonge:

- Celui du Pont des Arts révèle le mensonge de la bonne conscience et de l'oubli.

- Ce rire appelle en écho d'autres rires (ou sourires), également révélateurs de l'entre être et paraître: p.43 et p.70.

- Clamence ne supporte d'ailleurs pas le rire de ses contemporains: p.89 et 146.

b) C'est pourquoi Clamence entreprend une « dérision générale »:

- Son rôle de bouffon à Paris, après la prise de conscience de l'illusion: p.90 à 100.

- Dans une perspective carnavalesque (pour « déranger le jeu » p.98): il inverse les valeurs pour en monter le côté illusoire (p. 100).

- Une technique rodée à Amsterdam où il monte un véritable spectacle qui fait parfois rire l'interlocuteur: p.l46.

- Un seul objectif: démontrer que chacun vit dans l'illusion de sa propre innocence, amener chez chacun une chute, i.e. une prise de conscience de l'illusion.

B. Clamence entend déstabiliser son spectateur par le rire:

a) Le rire est signe que l'autre est déstabilisé:

- Il est une réaction d'autodéfense chez les confrères parisiens de Clamence: p. 100.

- Il est une réaction d'autodéfense chez le spectateur (comme au théâtre): p. 146.

- Il jaillit pour masquer le trouble que fait naître le jeu de Clamence.

b) Le rire touche au tragique :

- Le rire du Pont des Arts rappelle la chute de la jeune femme sur le Pont Royal.

- Après l'épisode du rire, « la pensée de la mort » (p.94) est étrangement liée à la « dérision générale ».

- Cf. aussi l'épisode de la mort du concierge où comique et tragique coexistent ou l'épisode du camp de Tripoli (parodie d'une intronisation, qui conduit à la mort d'un agonisant).

Donc : Il apparaît que si Clamence joue le rôle de bouffon, c'est à la fois pour dénoncer le fait que « la vie est un songe » et masquer son désarroi devant cette révélation tragique.

3. Mais la comédie se révèle tragédie:

A. La désillusion (cf. le desengaño chez Calderon) est une fatalité:

a) Le rire comme signe du destin tragique:

- Il finit par rattraper sa victime au cœur même du bonheur.

- Il amorce une remontée impitoyable dans la mémoire vers la faute initiale.

- En ce sens la chute est pour Clamence aussi tragique que ne l'est la Chute originelle pour l'espèce humaine: il ne peut y échapper.

b) L'échappatoire impossible:

- Tentative de fuite par la débauche: elle n'est qu'un « long sommeil » (p. 111).

- Tentative de fuite par l'oubli impossible: cf. le bout de bois dans l'atlantique.

- Tentative de fuite par le rire impossible également: cf. la fin de Clamence.

- L'enfermement dans la culpabilité est inévitable.

B. De ce fait Clamence est un héros tragique:

a) Il affronte d'une certaine manière son destin:

- En l'absence de Dieu, il lui faut assumer sa liberté: par conséquent, sa faute est entièrement sienne et il l'assume, refusant le mensonge.

- Il le fait d'une façon lucide: en remontant au plus profond de sa conscience, pour traquer tous les faux semblants de sa vie.

b) Lucide et désespéré à la fois:

- Le souvenir de l'innocence le hante: p. 150.

- Le tragique vient de la confrontation entre ce souvenir d'un Eden perdu et la déchéance d'après la chute (la Chute?).

- Le tragique vient aussi de l'impossibilité de trouver une issue quelconque: Clamence est condamné semble-t-il au ressassement du récit de sa chute (comme Sisyphe).

- Clamence est condamné aussi à la solitude, pire encore que la mort.

Donc : Clamence est un « comédien tragique » en ce sens qu'il est condamné à répéter inlassablement sa propre chute à travers le jeu du « monologue dramatique » sans aucun espoirs sinon celui de conduire le spectateur de sa déchéance au même enfermement tragique.

La fonction des lieux  

Le rôle de l'interlocuteur  

Le motif du tableau volé