Le rôle de l'interlocuteur dans La Chute de Camus

1. Un client certes ordinaire au premier abord:

A. Ordinaire, l'interlocuteur l'est en tant que personnage traditionnel du récit encadré:

a) Dans ce type de récit, le narrateur intradiégétique (personnage du récit) a besoin d'un interlocuteur pour lancer son récit: cf. « Le Lait de la mort » dans les Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar.

- L'interlocuteur permet de lancer le récit.

- Mais se tait pendant la durée de celui-ci.

- Il intervient à nouveau pour en commenter le dénouement.

b) L’interlocuteur de La Chute répond en partie à ces exigences:

- Il permet bien de lancer la confession puisque Clamence l'aborde.

- Il laisse celle-ci se dérouler sans intervenir (ou très peu)

- Mais il n'encadre pas le récit à proprement parler puisque Clamence monopolise la parole du début jusqu'à la fin.

c) Il a toutefois un rôle narratif tout à fait traditionnel:

- La promenade en cinq jours que lui fait faire Clamence structure le roman.

- Il permet de relancer le discours par son attente, par une curiosité dont Clamence se fait l'écho en début de 2ème et 3ème séquences.

- Il permet à Clamence de ménager un certain suspens en différant la réponse à ses questions: la réponse à la question « Quel soir ? » ou à « Lequel ? » (ces réponses révéleraient trop tôt des épisodes clés).

B. Ordinaire, cet interlocuteur l'est aussi car il n'est qu'un client parmi d'autres pour Clamence:

a) La rencontre est une rencontre de hasard, sans choix préalable:

- Le Mexico City est par essence l'endroit des rencontres de hasard puisque c'est un bar du port: on peut y rencontrer « des hommes venus du monde entier » (p. 144).

- Clamence, qui y passe donc le plus clair de son temps, ne peut qu'y rencontrer un interlocuteur: « La clientèle des ports est diverse » dit-il (p. 144).

- L'interlocuteur est un étranger qui ne parvient sans doute pas à se faire comprendre: d'où l'intervention tout à fait normale de Clamence (« Puis-je vous proposer mes services ? »), qui pourrait s'adresser à n'importe quel autre étranger en difficulté.

b) D'autre part, Clamence mentionne à plusieurs reprises avoir eu d'autres " clients " :

- Cf. l'aveu du recel du tableau: « Je le montre à qui veut le voir ».

- Cf. aussi son espoir d'être arrêté: « j'espère toujours que mon interlocuteur sera policier ».

- Il classe ces clients en 2 catégories: les « sentimentaux » et les « intelligents ».

c) Il dévoile une stratégie mise au point pendant d'autres rencontres (avec d'autres interlocuteurs):

- « Je guette particulièrement le bourgeois » (p. 144): cf. rôle du présent itératif (d'habitude).

- Au delà de la simple confession: « ce n'est pas difficile, j'ai maintenant de la mémoire » (p. 145).

- Une stratégie habile: « J'adapte mon discours à l'auditeur » (p. 145).

- Pour les amener à se reconnaître dans le portrait qu'il fait de lui-même: « le portrait que je tends à mes contemporains devient un miroir » (p. 146).

Donc : L 'interlocuteur ne semble donc qu 'un exemplaire des multiples rencontres faites par Clamence, mais il intrigue par une passivité que I 'on ne retrouve pas aussi poussée dans Ses récits encadrés tradinonnels.

2. Mais un client qui peut tout de même intriguer:

A. C 'est un client docile qui semble, à la différence des précédents, soir raison de Clamence:

a) Clamence le dit:

- Un client sur ses gardes, ce que manifeste son «courtois silence» ou ses sourires (p.146): cette réticence agace Clamence (« Vous vous taisez ? Allons, vous me répondrez plus tard » p.S2 et p.70).

- Clamence le classe parmi les « intelligents », avec lesquels il faut prendre plus de temps (p. 147): « vous êtes un client difficile » (p. 146).

b) Son trajet le prouve:

- D'où un parcours labyrinthique: trajet bar / ville / île Marken / chambre.

- A mettre en parallèle avec les méandres du discours.

- Mais pour l'enfermer encore plus radicalement: comme les canaux d'Amsterdam.

c) Ainsi que sa fatigue:

- La promenade sur cinq jours a usé Clamence (qui en est pourtant coutumier).

- Sa fièvre semble avoir augmenté

- Il finit couché et suppliant face à son interlocuteur qui semble avoir eu le dessus: « Vous viendrez, n'est-ce pas ? » (p. 148).

B. D 'autre part, il présente des similitudes troublantes avec Clamence:

a) Physiquement et intellectuellement:

- Physiquement: même age, même carrure, même habillement.

- Culturellement: même langage raffiné(emploi du subjonctif imparfait), même connaissance de Dante(référence implicite aussitôt décryptée), de la Bible, des peintres flamands comme Rembrandt ou Quentin Metzys, ou du poète français Baudelaire (allusions comprises sans un froncement de sourcils).

b) Socialement:

- Français venant de Paris.

- Identifié comme un bourgeois au début.

- Cf. coup de théâtre final: l'interlocuteur est aussi avocat !

c) Propension de Clamence à parler tout seul évoquée à plusieurs reprises:

- « Je me parle interminablement » (p. 16).

- « Parlant sans trêve et à personne » (p. 152).

Tout nous conduit à penser que I'interlocuteur n 'est pas si anodin que cela puisqu 'on en vient à penser qu'il pourrait bien n 'être qu'un double de Clamence.

3. Quel est donc son rôle exact ?

A. Il permet au lecteur de s'identifier à lui:

a) Il est peu défini et reste un inconnu :

- Aucun portrait physique précis.

- Aucune envergure psychologique du fait de ses rares interventions.

- Aucune révélation sur sa vie

- Il n'est perçu qu'à travers les tâtonnements de Clamence qui cherche à le cerner par ses questions.

b) Il ne juge guère Clamence:

- Tout au plus quelques sourires.

- Mais le plus souvent une attitude de réserve.

- N'existe vraiment que par sa curiosité.

c) Autant d'éléments qui permettent au lecteur de s'identifier à lui:

- Comme il n'a pas de présence physique réelle, chaque lecteur peut l'imaginer à sa guise (et donc se substituer à lui).

- Le « vous », adressé à l'interlocuteur, peut aussi interpeller le lecteur.

- Il est au même titre que nous-mêmes un « contemporain » de Clamence à qui ce dernier propose un miroir.

B. Il devient alors un « client ordinaire » puisqu'il renvoie à tout le monde:

a) Clamence lui-même se veut un échantillon « ordinaire » de l'humanité:

- Pour faire son propre portrait, il prend « les traits communs », il évoque des expériences universelles.

- D'où le peu d'importance des mensonges probables (début de la dernière séquence) car il permettent d'universaliser l'expérience : anecdotes toujours significatives de ce que l'homme peut être Clamence peut ainsi passer du « je » au « nous » (p. 146) .

b) Il prétend donc s'adresser à un échantillon également « ordinaire » de l'espèce humaine:

- L'interlocuteur est pris dans la classe moyenne: un bourgeois.

- Il est appelé à fouiller sa conscience pour y trouver des épisodes aussi peu reluisants que ceux qui trament le récit de Clamence (p.70).

- Car personne n'est innocent (cf. le Français de Buchenwald).

c) L'interlocuteur fait partie de la stratégie de Clamence:

- Le discours de Clamence a pour but de prouver que personne n'est innocent: il veut culpabiliser tous ses contemporains et ne peut le faire qu'à travers un interlocuteur.

- Pour que ce but soit atteint, l'interlocuteur doit nécessairement être à la fois le reflet de Clamence et celui de Monsieur tout le monde.

- D'où le « dénouement » ambigu du récit.

Donc : Bien qu'intriguant le lecteur pour plus d'une raison, I'interlocuteur est bien un client ordinaire en ce sens qu'il renvoie à chacun d'entre nous.

La fonction des lieux  

Clamence, "comédien tragique"  

Le motif du tableau volé  

 
   
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