Roman et science sont-ils compatibles ?

Sujet :

« Le rêve d’impartialité et d’enquête scientifique, que comportait la théorie du roman naturaliste, était une gageure impossible. Documentaire ou non, le roman n’avait rien à voir avec la science. » Partagez-vous cette opinion de René Martino ? Vous fonderez votre réflexion sur une analyse, accompagnée de références précises, du roman de Zola ou de Maupassant que vous avez étudié cette année.

Problématique :  Zola entend entreprendre une démarche scientifique, mais cette démarche est-elle compatible avec la nature du roman, qui est fiction ?

Plan :

Bullet1.gif (122 octets)   Intr.

Introduire le contexte qui permet de comprendre la citation (accroche) / Introduire la citation et dégager la problématique / Annoncer le plan en insistant sur la progression logique 

Bullet1.gif (122 octets)    Développement :

1. Zola, par une démarche scientifique, entend minimiser la place de la fiction :

A. C’est pourquoi la science constitue l’arrière-plan constant du roman :

a) Fascination pour la machine :

- La description de la machine au lavoir

- Celle de l’alambic

- Les machines de la forge

- Discrète évocation du train même

b) La médecine constamment en arrière-plan :

- Omniprésence du corps : dans ses postures les plus triviales (Coupeau déféquant, le corps de sa mère se vidant à sa mort)

- Attention aux signes cliniques de la maladie : description du delirium tremens

- Glorification de l’hôpital et de sa propreté

- Glorification de la rigueur médicale : l’interne qui note tous les symptômes de la maladie

- Evocation des théories sur l’hérédité : à Saint-Anne

c) Zola fait siennes les théories des hygiénistes :

- Condamnation de l’insalubrité de l’habitat : cf. la saleté de la grande maison ouvrière

- Condamnation de la promiscuité : cf. l’intimité refusée de la grande maison ouvrière

- Glorification des grandes artères

- Même si, d’un point de vue social, le danger est pressenti

   Bullet7.gif (140 octets)  Zola est bien ancré dans son époque, celle du positivisme.

B. C’est pourquoi aussi il tente de rendre compte de la réalité par une enquête rigoureuse :

a) L’étude préalable d’un milieu géographique, le quartier de la goutte d’Or :

- Promenades de repérage avec prises de notes, comme un greffier

- Plans du quartier et de la maison ouvrière dessinés par Zola

b) L’étude également d’un milieu social, le milieu ouvrier-artisan : ici encore prises de notes

- Sur le travail des ouvriers et le vocabulaire des métiers

- Sur les événements qui rythment leur existence 

- Sur les lieux qui rythment leur existence 

- Sur leur langue, la « langue verte », i.e. l’argot 

c) Zola veut donc restituer le réel aussi fidèlement que possible, comme un scientifique :

- Constitution d’un dossier méticuleux avant de rédiger 

- Ce sont bien les éléments qui trament le roman 

- Zola rend même compte d’événements contemporains, même si c’est en passant 

  Bullet7.gif (140 octets)  L’enquête préalable a une telle rigueur, qualité majeure d’un esprit scientifique, qu’elle fait du roman un compte-rendu assez fidèle de la réalité du monde ouvrier parisien sous le 2nd Empire >

C. Il applique d’ailleurs au roman une méthode scientifique, la méthode expérimentale de Claude Bernard :

a) Il insère une circonstance pour étudier ses répercussions sur les personnages :

- Zola insère un accident de travail vraisemblable

- Il rend compte de ses répercussions successives 

b) Il soumet aussi ses personnages aux mécanismes du corps, pour vérifier les théories scientifiques de l’époque :

- L’effet de l’hérédité 

- L’effet du tempérament 

c) Il vérifie ainsi la théorie du déterminisme : les personnages deviennent des mécaniques régies par des lois scientifiques

- Ils se dégradent inéluctablement car ils sont pris dans l’engrenage de la pauvreté 

- De même, ils se dégradent sous l’effet de l’exiguïté des logements, de plus en plus grande 

- La fatalité ouvrière 

   Bullet7.gif (140 octets)  Admirateur des progrès de la science, Zola voulait bien faire du roman le champ expérimental des théories scientifiques de son époque

2. Il rêve ainsi d’impartialité, qualité majeure du scientifique :

A. Sa recherche de l’impartialité est évidente :

a) Car il rend compte de la parole de ses personnages par le D.I.L., ce qui gomme sa propre présence :

- Le roman semble écrit par Gervaise 

- On entend aussi la parole des autres personnages 

b) Zola semble ainsi s’abstenir ainsi de tout jugement : par le biais du D.I.L., les critiques semblent émaner des personnages >

- Cf. la diatribe de Gervaise contre les "ventres pleins" dont elle ramasse les restes (« si les délicats n’avaient rien tortillé de trois jours, nous verrions un peu s’ils bouderaient contre leur ventre »)>

- La mort de Gervaise : aucune parole de compassion à l’égard mais le regard indifférent des gens du quartier (« on se rappela qu’on ne l’avait pas vue depuis deux jours ; et on la découvrit déjà verte dans sa niche ») »>

   Bullet7.gif (140 octets)   Zola se voulait simple « greffier » !>

B. Mais son regard n'est pas toujours rigoureusement objectif :

a) Le parti pris de la noirceur :

- Dans les descriptions 

- Dans les relations humaines 

- Le seul point lumineux est la famille Goujet : et encore ! (cf. réaction de la mère à la fin)

b) Car sa représentation de l’ouvrier est celle, partisane, que s’en fait un bourgeois :

- Accumulation de stéréotypes

- Animalisation systématique 

- La peur de la foule 

c) De plus son regard d’artiste poétise les scènes au détriment de l’objectivité scientifique :

- Les métaphores animales ou celle de l’inondation trahissent forcément la réalité, tout en révélant la personnalité du narrateur

- La sensibilité aux couleurs est  toujours pleine de sens

- La sensation est privilégiée : or la sensation est très subjective

   Bullet7.gif (140 octets)  Si Zola vise l’impartialité, l’objectivité du scientifique, il n’y parvient pas totalement car l’art est mensonge : comme le dit Maupassant, les romanciers ne sont que des « illusionnistes »

3. Mais les exigences romanesques et les exigences scientifiques sont incompatibles :

A. Ecrire c’est forcément choisir, et choisir c’est trahir la réalité :

a)> Le choix des épisodes construit un sens>

- Gervaise seule ? la foule des travailleurs qui passent sous ses fenêtres au début de l'œuvre : scène qui n’est pas innocente Þ fin de l’oeuvre (solitude au milieu de la foule)

- L’épisode du lavoir va expliquer la rancune de Virginie

- L’orage pendant la noce

- La fête de Gervaise placée au milieu du livre : ce n’est pas innocent non plus

- Le tournoi des boulons permet de faire jouer la Gueule d’Or comme contrepoint (exception qui confirme la règle)

b) Le choix de la répétition permet de mettre en valeur un parcours soumis à une fatalité irréversible :

- Le ruisseau des eaux de la teinturerie : la variation de leur teinte soulignent le parcours de Gervaise (du rose tendre au noir le plus sombre)

- Les variations sur la vision de la cour de la grande maison : vue d’en bas et vue d’en haut

- Le thème de l’assommoir : récurrence de l’estaminet du père Colombe et association à la société qui « assomme » aussi

- Les multiples apparitions du père Bazouges annoncent aussi la mort

c) Zola choisit même parfois de trahir la réalité :

- Les abattoirs n’existent plus en 1850 : Zola les maintient pour la force du symbole (la mort de part et d’autre du boulevard en ouverture du roman)

- Les abattoirs et l’hôpital : ces deux bornes ouvrent et ferment le roman pour montrer l’enfermement fatal dans un milieu mortifère

   Bullet7.gif (140 octets)  Zola construit un roman, ce qui implique des choix qui l’engagent et qui trahissent ses positions préalables plus qu’il ne veut l’admettre>

B. La durée dans un roman n’est jamais constante, au contraire de la réalité :

a) Scènes et sommaires> trahissent la réalité :

- Certains chapitres retracent un seul jour : moments-clés comme le départ de Lantier (chap.1), la noce (chap.3), la fête de Gervaise (chap.7) et l’errance solitaire de Gervaise (chap.12)

- D’autres retracent de plus longues périodes : le chap.4 Þ 4 ans / le chap.5 Þ 3 ans

- Zola choisit de passer plus rapidement les moments de bonheur que les moments de détresse : les chapitres du 2nd versant de l’œuvre varient de un à deux ans

b) L’évocation des saisons aussi :

- Le printemps rarement évoqué

- Au ? de l’hiver, qui revient fréquemment dans le 2nd versant de l’œuvre : lié aux motifs du froid et de la faim

c) La construction même du roman :

- En 13 chapitres (au lieu des 21 prévus) Þ malédiction / Comme la claudication de Gervaise

- Deux versants identiques en chapitres, mais : 2nd versant plus long (10 ans ? 8) / Et sur un rythme plus régulier quant à la répartition en chapitres

   Bullet7.gif (140 octets) Jouer sur la durée, c’est inévitablement mettre certains éléments en valeur, au détriment d’autres, de même durée >

C. Le style ne peut pas être non plus strictement objectif car il traduit un tempérament :

a) Il est fondé sur les images propres à l’auteur :

- La machine à fabriquer l'alcool en monstre mythique, capable de détruire tout Paris : métaphore de l’inondation

- Animalisation systématique : donner quelques exemples

b) Il est marqué par la récurrence d’expressions personnelles :

- Récurrence du « piétinement de troupeau » pour le peuple 

- Récurrence de la nuance « rose tendre »

c) C’est aussi un style de peintre :

- Variation des points de vue 

- Reprise d’une même scène sous des éclairages différents 

- Pointillisme syntaxique

   Bullet7.gif (140 octets)  Zola lui-même ne disait-il pas qu’une œuvre d’art, c’est toujours « un coin de la nature vu par un tempérament ?>

Bullet1.gif (122 octets)   Concl.

Faire la synthèse de chacun des axes / Ouverture / Phrase conclusive (ou chute) :

On peut reprendre en conclusion la théorie des écrans (lettre de Zola à Valabrègue du 18 août 1864)

   
Une démarche scientifique 
Zola est-il un simple greffier ?   
La nécessité de la description  
Zola ignore-t-il la psychologie ?