Zola ignore-t-il la psychologie ?

Sujet :

Opposant, dans la préface de Pierre et Jean, le roman « objectif » et le roman « d'analyse pure », Maupassant estime que « la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle est cachée en réalité sous les faits dans l'existence ». Cet objectif est-il atteint selon vous, dans le roman de Zola ou de Maupassant que vous avez étudié cette année ?

Problématique : Zola analyse-t-il la psychologie de ses personnages ou la laisse-t-il seulement deviner par le lecteur ?

Plan :

Bullet1.gif (122 octets)   Intr.

Zola affirmait que « toute œuvre d’art est comme une fenêtre ouverte sur la création » et que ce qui différenciait un courant artistique d’un autre était la nature de « l’écran ». Le narrateur du roman expérimental, dit « objectif », se propose en effet de rendre compte de la réalité à travers un écran aussi transparent que possible. Il s’interdit donc le psychologisme, propre aux romans « d’analyse pure ». (accroche) C’est pourquoi Maupassant affirmait dans la préface de Pierre et Jean que « la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle est cachée en réalité sous les faits dans l'existence ». On peut se demander si Zola dans L’Assommoir répond entièrement à cette ambition de neutralité. (citation et problématique) Malgré un apparent refus de faire de la psychologie, le narrateur permet au lecteur de reconstruire l’épaisseur psychologique des personnages grâce à certains indices. Reprocher à Zola, comme on l'a fait souvent, son ignorance de la psychologie, tient donc du non-sens. (plan)

Bullet1.gif (122 octets)    Développement :

1. Un refus apparent de la psychologie :

A. Car c’est le roman d’une classe sociale que Zola entend faire à travers un individu :

a)  Chaque personnage est inscrit dans un milieu qui le conditionne comme son voisin :

- Un univers clos qui marginalise le monde ouvrier :

. Le rôle des boulevards comme frontière avec Paris (hors culture)

. Le rôle des deux bornes signifiant la mort misérable : abattoirs et hôpital

- Un univers qui prédispose à l’alcoolisme :

. Symbolique du nom du quartier « la Goutte d’Or »

. Nombre des cafés qui induisent l’alcoolisme chronique des ouvriers :

Cf. l’énumération de cafés et restaurants au chapitre 8 : dimension symbolique de l’Assommoir 

En opposition avec le Louvre bien entendu 

- Un monde où règne la promiscuité qui entraîne au vice :

. Importance de la grande maison dans la dégradation : 

Importance des étages et du nombre des fenêtres Þ exiguïté

Importance du linge aux fenêtres, qui révèle l’intimité (jusqu’aux couches) Þ promiscuité et saleté

. La blanchisserie : les odeurs de la promiscuité et leurs effets

Une odeur propre à chaque pièce de linge sale qui signale le propriétaire

Qui provoque des étourdissements

Qui prépare à d’autres odeurs comme l’haleine vineuse de Coupeau

D’où le laisser-aller qui s’amorce

- Ce déterminisme :

. Laisse peu de place à l’analyse psychologique individuelle : d’ailleurs les histoires personnelles elles-mêmes se ressemblent (Gervaise, comme Coupeau ont eu des pères alcooliques)

. Entraîne à privilégier plutôt narration et description (les faits), au détriment de l’analyse psychologique (sujette à caution)

b) Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les personnages sont presque interchangeables :

- Les diverses figures de poivrots se superposent :

. Bibi-la-Grillade, Mes-Bottes, Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif ne sont guère individualisés

. Coupeau leur ressemble aussi sur la fin

- Les personnages ont des traits communs, ceux du groupe social auquel ils appartiennent :

. L’indécence de Clémence n’est pas éloignée de celle de Gervaise ou de Nana

. La méchanceté des Boche est assez semblable à celle des Lorilleux

. La déchéance de Coupeau entraîne celle de Gervaise : même laisser-aller, même dépense, même penchant pour la boisson

- Zola crée d’ailleurs des effets de miroir, pour souligner les filiations :

. Virginie aura la même histoire que Gervaise

. Nana, élevée dans le vice, le reproduira

- L’individu n’a donc de valeur chez Zola que dans la mesure où il est représentatif de toute une classe :

. Gervaise, comme Coupeau, est le symbole de l’ouvrier

. Du reste Zola axe chaque roman sur un milieu différent

B. De telle sorte que les personnages sont parfois réduits à des rôles :

a) Zola conçoit des personnages stéréotypés :

. L’ouvrier infidèle (Lantier)

. L’ouvrier inculte (la visite au Louvre)

. L’ouvrier grossier (repas de Gervaise)

. L’ouvrier sale et dépensier

b) Systématiquement déshumanisés :

- Transformés en animaux :

. Leurs noms : Lerat, poisson, Putois, Colombe

. Des métaphores récurrentes comme le peuple « troupeau » ou les yeux de chat de Virginie

. Des métaphores plus spécifiques :

Les gestes d’une « vivacité de singe » de M. Lorilleux

Le « gésier » du père Bru et le « gloussement » de Clémence

Les « langues de vipères » des Lorilleux

Lantier est « un coq qui veut la paix dans son poulailler »

Gervaise est « grasse comme une caille »

- Voire en mécaniques :

. Les « profils anguleux de marionnettes » des femmes qui lavent leur linge (chap.1)

. Les « gestes cassés de marionnette » de Mme Putois (chap.5)

. Le ronflement de Coupeau qui a « la régularité d'un tic-tac énorme d'horloge » (chap.3) ou son « mouvement de balancier d'horloge » quand il cuve son vin (chap.5 )

. Mes-Bottes et son « rire de poulie mal graissée » devant l’alambic (chap.2)

   Bullet7.gif (140 octets)  Il est évident que l’objectif de Zola n’était pas de faire un roman d’ « analyse pure », mais plutôt de faire un roman « objectif », qui restituerait une réalité non commentée, laissant au lecteur le soin de découvrir la psychologie derrière les faits.

2. Cependant la «  psychologie » n’est pas absente :

A. Elle se cache sous les faits bruts livrés par le narrateur :

a) Des comportements sont donnés à voir de l’extérieur mais ils traduisent des traits de caractère :

- Le vice de Nana perceptible :

. Par ses « grands yeux d'enfant vicieuse, allumés d'une curiosité sensuelle » lorsqu’elle regarde, collée contre la vitre, sa mère entrer chez Lantier

. Par ses regards coulés, ses petits rires, ses déhanchements lors des promenades dominicales sur les boulevards (chap.11)

- Celui de Clémence :

. Lorsqu’elle se dénude les épaules (chap.5)

. Lorsqu’elle suce le croupion de l’oie « avec un gloussement des lèvres » à cause des indécences  de Boche

- L’avarice et la méchanceté des Lorilleux :

. Lorsqu’ils inspectent les chaussures de Gervaise

. Lorsqu’ils engloutissent les plats au repas

b) Les voix disent aussi le caractère  :

- Le discours direct : intéressant car le plus proche de la réalité

. Celui, hésitant, de Gervaise à l’Assommoir pour dire son idéal (chap.2) : cette hésitation traduit son peu d’ambition

. Celui, plus désinvolte, face au linge sale : « Pardi ! si c'était propre, on ne nous le donnerait pas » (chap.5) : traduit sa transformation

. « Voulez-vous me permettre de vous embrasser ? » : achève le portrait d’un Goujet digne car respectueux

- Le DIL, une voix qui nous est donnée fictivement à entendre en gommant la présence du narrateur : il entre dans la perception que le lecteur a de la psychologie du personnage

. Celle de Gervaise : 

L’admiration naïve qu’elle témoigne lors du tournoi de boulons

Son exaspération face aux nantis qui la côtoient en l’ignorant sur le boulevard (ch.12)

Le DIL nous permet de suivre son évolution : de ses 1ères peurs devant la maison jusqu’à son « vilain rire » désabusé du chap.12

. On entend aussi la parole des autres personnages :

Polyphonie lors de la visite du Louvre ou au repas de Gervaise, qui dit le caractère fruste des personnages

Voix individuelles aussi comme les commentaires des Lorilleux sur Gervaise ou Nana, qui trahissent la méchanceté

B. La perception de la réalité extérieure permet de dévoiler certains éléments pschologiques

a) Le rôle du regard, qui trahit des sentiments :

- Dès le chap.1 :

. Regard sur le boulevard et sur la chambre : l’angoisse de Gervaise devant la précarité de sa situation

. Regard sur ses enfants : ses sentiments maternels Þ « sanglots »

- Le regard de Gervaise sur l’alambic ou sur la maison ouvrière

. D’abord inquiétude

. Puis fascination

- Le regard sur Lalie ou sur Goujet : admiration et tendresse

- Rôle de la focalisation interne qui permet de regarder avec le personnage et de ressentir ainsi ses sentiments, sans que le narrateur ne semble intervenir

b) Rôle des descriptions :

- Portraits : l’aspect extérieur du personnage trahit son intériorité

. Les Lorilleux : Petits l’un comme l’autre, bien que la femme soit « assez forte » / L’homme a les « doigts noueux »,  les «cheveux rares », de « minces lèvres méchantes », « les pieds nus dans des pantoufles éculées » / Tous deux font vieux Þ ils n’offrent rien de généreux dans leur aspect rabougri : le portrait annonce déjà leur rôle auprès de Gervaise

. Lantier : « très brun, d'une jolie figure, avec de minces moustaches » Þ figure du séducteur

. Coupeau au contraire respire l’honnêteté : « très propre », de beaux yeux marron, la face d'un chien joyeux et bon enfant », « la peau encore tendre »

. Goujet est blond et a les yeux bleus : il ressemble au  « bon dieu »

. Gervaise, même empâtée, reste « une jolie blonde » aux « grands yeux », aux « dents très blanches », et aux gestes d’une « lenteur heureuse » Þ fondamentalement bonne

- Rôle des lieux : qui reflètent les personnages

. L’atelier des Lorilleux est à leur image : « Et ce qui consternait surtout [Gervaise], c'était la petitesse de l'atelier, les murs barbouillés, la ferraille ternie des outils, toute la saleté noire traînant là dans un bric-à-brac de marchand de vieux clous » Þ Portrait et description de l’atelier se complètent pour expliquer la fonction des Lorilleux

. L’appartement des Goujet : propre (« on pouvait souffler partout » pas un grain de poussière ne s'envolait », « Et le carreau luisait, d'une clarté de glace ») et coquet (la chambre de Goujet : « C’était gentil et blanc comme dans la chambre d'une fille »)

. Les lieux où vit Gervaise se dégradent au fur et à mesure de sa déchéance (de la propreté du 1er appartement à la saleté immonde de la « niche ») : la saleté décrite par Zola au chap.9 souligne la dégradation des conditions de vie de Gervaise (engrenage de la crasse)

   Bullet7.gif (140 octets)  Même s’ils sont emblématiques d’une classe sociale, les personnages ont une certaine épaisseur, perceptible à travers des indices qui sont ceux que nous livrerait la réalité.

3. Cette psychologie n’est d’ailleurs pas toujours sommaire :

A. Des personnages parfois nuancés et leur part de liberté :

a) Des personnages qui tranchent dans l’uniformité de la masse : 

- Goujet échappe au sort des ouvriers :

. Même classe sociale : forgeron

. Même ascendance alcoolique : « le père Goujet, un jour d'ivresse furieuse, à Lille, avait assommé un camarade à coups de barre de fer, puis s'était étranglé dans sa prison, avec son mouchoir. »

. Mais se maintient propre et honnête : ne cède même pas à l’adultère, ne se révolte pas malgré la baisse de son salaire

. Modèle bourgeois : épargne pour se marier, travailleur acharné, charitable envers Gervaise (amour ou pitié ?)

- Lalie ne chute pas comme Gervaise, avec une histoire pourtant pire :

. Ascendance alcoolique ici aussi

. Mais travailleuse malgré les coups

. Pardonne à son père « parce qu’on doit tout pardonner aux fous » (p.386)

. Ne pense qu’aux autres, même mourante

. Elle pouvait devenir une Nana mais elle échappe à cette « fatalité » de la déchéance morale

b) Certes pas tout à fait bons , mais pas tout à fait mauvais non plus:

- Pourtant les personnages ne sont pas tout d’une pièce : ils peuvent être nuancés :

. Gervaise n’est pas toujours souillon : elle a été un modèle de propreté (dans son 1er appartement)

. Elle n’a pas toujours été dépensière : le livret sous le globe de l’horloge

. Coupeau, avant d’être violent, a été un modèle d’homme attentionné (cf. la naissance de Nana)

- Gervaise, même dans sa déchéance, connaît des sursauts :

. Face à Goujet surtout : sa honte de paraître goulue devant lui au repas, ou quand il la surprend avec Lantier

. Sentiments nuancés à l’égard de sa fille : «  Sa fille n'avait donc pas eu une parole pour elle ? » pense-t-elle lorsque Lantier lui dit avoir vu Nana (chap.11)

B. Le roman de Zola se situe en fait entre le roman absolument objectif et le roman d’analyse pure :

a) Certes le narrateur veille à ne pas intervenir :

- Par une démarche scientifique qui gomme toute tentation de commentaire sur les personnages :

. Qui prétend n’étudier que les répercussions des événements sur les personnages : la chute de Coupeau

. Il soumet aussi ses personnages aux mécanismes du corps : les effets de l’hérédité  (l’alcoolisme), ceux du tempérament (faiblesse, gourmandise et paresse 

. Il soumet enfin les personnages aux lois de la misère ouvrière : pauvreté et exiguïté des logements 

- En adoptant le point de vue des personnages, qui gomme le sien :

. En leur donnant la parole, comme un simple greffier, Zola semble ainsi s’abstenir ainsi de tout jugement 

. En décrivant souvent sous leur regard, par la focalisation interne

- Il s’interdit donc tout jugement sur la psychologie de ses personnages

b) Mais il lui arrive de commenter l’évolution de son personnage :

- Lorsqu’il analyse la manière dont elle se laisse envahir et affaiblir par les odeurs de linge sale

- Lorsque Gervaise se laisse aller à la griserie de la dépense, il se plaît à analyser cette spirale : « elle était comme grisée par la fureur de la dette ; elle s'étourdissait, choisissait les choses les plus chères, se lâchait dans sa gourmandise depuis qu'elle ne payait plus » (chap.8)

- Lorsqu’elle s’abandonne à la saleté : « Elle n'avait pas vu la boutique se salir; elle s'y abandonnait et s'habituait […]. Même la saleté était un nid chaud où elle jouissait de s'accroupir. »

- Lorsque Zola suit les derniers moments de la courbe de sa déchéance

   Bullet7.gif (140 octets)  Bien que le narrateur se refuse à l’ « analyse pure », il n’en demeure pas moins que ses personnages sont assez riches pour qu’il se laisse aller à commenter leur évolution, trahissant son projet de ne pas intervenir.

Bullet1.gif (122 octets) Concl.

Zola se refuse à faire de la psychologie. Il préfère laisser au lecteurle rôle d’interpréter les caractères, comme on le fait dans la réalité, grâce à des indices. Mais ses romans ne sont pas dénués de profondeur psychologique pour autant. ( synthèse)Il veut en effet «Posséder le mécanisme des phénomènes chez l'homme, montrer les rouages des manifestations intellectuelles et sensuelles » mais « telles que la physiologie nous  les expliquera, sous les influences de l'hérédité et des circonstances ambiantes, puis montrer l'homme vivant dans le milieu social qu'il a produit lui-même, qu'il modifie tous les jours, et au sein duquel il éprouve à son tour une transformation continue. » ( Le Roman expérimental).Il témoigne là d’une volonté d’impartialité scientifique, mais il ne l’accomplit pas tout à fait puisqu’il ne parvient pas à s’absenter de l’œuvre.(Ouverture  et phrase conclusive)

   
Une démarche scientifique 
Zola est-il un simple greffier ?   
La nécessité de la description  
Roman et science sont-ils compatibles ?