Zola est-il un simple greffier ?

Sujet :

Le romancier naturaliste est « un greffier qui se défend de conclure », écrit Zola. En vous appuyant sur le roman que vous avez étudié cette année, vous direz si cette définition vous parait rendre compte de l'écriture naturaliste.

Problématique :

Zola n’est-il qu’un « greffier » qui ne fait que retranscrire faits et paroles, sans intervenir ?

Ne donne-t-il aucune conclusion ?

 

Plan :

Bullet1.gif (122 octets)   Intr.

Introduire le contexte qui permet de comprendre la citation (accroche) : Écrire de façon impersonnelle est une idée qui revient constamment dans les écrits théoriques de Zola. Introduire la citation et dégager la problématique : Il dit être « un greffier qui se défend de conclure ». A l'en croire, le romancier doit se borner à une observation de nature quasi scientifique. Aucun jugement ne doit être porté sur les personnages, le lecteur doit lui-même décider du sens à donner à sa lecture. Toutefois, l'étude précise de son roman L'Assommoir nous démontre, semble-t-il, que si l'objectivité n'est pas absente du roman, l'art du romancier apparaît nettement, ainsi que sa subjectivité.Annoncer le plan en insistant sur la progression logique :(1ère partie)(2ème partie)(3ème partie)

 

Bullet1.gif (122 octets)   Développement :

1. Certes Zola se veut un greffier scrupuleux :

A. Son roman est le fruit d’une enquête minutieuse :

a) L’étude préalable d’un milieu géographique, le quartier de la goutte d’Or :

- Promenades de repérage avec prises de notes, comme un greffier : Notes sur la rue Neuve-de-la-Goutte-d’or et son lavoir / Notes sur la rue de la Goutte d’or et ses artisans (la boutique de réparation d’horlogerie, la maréchalerie ou la forge)

- Plans du quartier et de la maison ouvrière dessinés par Zola

b) L’étude également d’un milieu social, le milieu ouvrier-artisan : ici encore prises de notes

- Sur le travail des ouvriers :

. Les métiers et leur technique : vocabulaire de la forge (« clouière », « ébarbeuse », « taraudeuse ») et de l’atelier de repasseuses (le « polonais », le « coq », le « petit fer à tuyauter »)

. Sur l’atmosphère des lieux de travail : scènes au lavoir, à la forge, à la blanchisserie, à l’atelier de confection de fleurs

- Sur les événements qui rythment leur existence :

. Les 3 fêtes qui rythment L’Assommoir : les noces, la fête de Gervaise, le 19 juin, la communion de Nana (plus l’enterrement de maman Coupeau)

. « Noces à tout casser » (p.303) des Batignolles à Belleville : Lantier y entraîne le couple à goûter les spécialités de chaque établissement (tripes à la mode de Caen, huîtres, lapin ou rognons sautés)

. Les bals comme leGrand Salon de la folie où Gervaise rencontre Nana qui danse un quadrille (p.442)

. Une sortie au café-concert pour écouter Mlle Amanda (p.306)

. Promenades dans le cadre fermé du faubourg (une échappée exceptionnelle jusqu’au Louvre le jour des noces) mais pas de vraie culture (cf. réactions primaires au Louvre)

. Et surtout les cafés commel’Assommoir du père Colombe

- Sur leur langue, la « langue verte », i.e. l’argot : Le Dictionnaire de la langue verte d’Alfred Delvau / Le Sublime, ou le travailleur comme il est de Denis Poulot Þ de nombreux mots d’argot comme « béquiller » (manger), « gueulardise » (gourmandise), « ribote » (ivresse) … / expressions populaires qui émaillent le D.I.L.

c) Zola veut donc restituer le réel aussi fidèlement que possible, comme un greffier :

- Constitution d’un dossier méticuleux avant de rédiger :

. L’Ebauche : trame générale (un personnage, un milieu, des personnages secondaires déterminés par le milieu)

. Une chemise sur les personnages : véritables fiches d’état civil

. Une autre pour les lieux (croquis pareils à « des dessins d’ingénieur ») et les métiers : « tous les détails techniques qui lui sont nécessaires »

. Des notes de lecture sur L’Hérédité naturelle du Docteur Lucas, sur Le Sublime de Poulot

. Enfin le plan et la division en chapitres

- Ce sont bien les éléments qui trament le roman :

. Quartier de la Goutte d’or délimité par les boulevards extérieurs (abattoirs et hôpital Lariboisière) et les deux rues (rue Neuve-de-la-Goutte-d’or et rue de la Goutte d’or)

. Gervaise, même quand elle est patronne, vit dans un monde ouvrier (Coupeau est zingueur, les Lorilleux sont chaînistes, Goujet travaille à la forge, Nana dans l’atelier de fleurs artificielles.

. Leur existence est rythmée par les fêtes et les sorties dans le faubourg : oubli de la misère

. C’est en D.I.L. que sont traduites, entre autres, les impressions de Gervaise : utilisation de la langue populaire

- Zola rend même compte d’événements contemporains, même si c’est en passant : L’élection de Lamartine / La modification des listes électorales / Le coup d’état de Napoléon III / La guerre avec la Prusse / Les grands travaux d’Haussmann / une allusion même au chemin de fer

    Bullet7.gif (140 octets)  Cette enquête préalable fait du roman un compte rendu assez fidèle de la réalité du 2nd Empire en général et du monde ouvrier parisien : Zola confirme son rôle de greffier.

B. Il tente par ailleurs de se faire oublier comme narrateur :

a) Par une démarche scientifique :

- Il insère une circonstance pour étudier ses répercussions sur les personnages :

. Zola insère un accident de travail vraisemblable = élément perturbateur qui détruit la situation initiale (Un couple d’ouvriers honnêtes, travailleurs, économes)

. Il rend compte des répercussions successives : sur Coupeau (désœuvrement forcé Þ amertume Þ paresse et alcoolisme Þ agressivité), sur Gervaise (Perte de ses économies Þ dépendance envers Goujet Þ location de la boutique Þ goût de la dépense / L’attitude de Coupeau Þ abandon à la paresse, puis à l’alcoolisme, comme lui) ainsi que sur Nana (exemple parental Þ « vaurienne » d’abord, prostituée ensuite)

- Il soumet aussi ses personnages aux mécanismes du corps :

. L’effet de l’hérédité : handicap physique (claudication , « étrange reproduction héréditaire des brutalités » endurées par sa mère) et penchant à l’alcoolisme (le père Macquard, mais aussi le père Coupeau)

. L’effet du tempérament : faiblesse de caractère, trop grande gentillesse de Gervaise qui la conduit à toujours céder (mariage avec Coupeau, dette envers Goujet, cohabitation avec Lantier sont autant d’étapes dans sa déchéance) / penchant vers la gourmandise et la paresse (d’où laisser-aller qui lui vaut la perte de ses clientes et dépenses accrues qui la précipitent vers la chute)

. Les personnages deviennent des mécaniques : rêve de Mes-Bottes devant l’assommoir / déshumanisation progressive des convives au repas de Gervaise / Gervaise ballottée par la foule au chapitre 12

- Il soumet enfin les personnages aux lois de la misère ouvrière :

. La pauvreté : engrenage souligné des reconnaissances du Mont-de-Piété du début à la dette envers Goujet qui justifie d’autres dépôts au Mont-de-Piété Þ jusqu’à la dépossession totale

. L’exiguïté des logements : le logement se rétrécit au fur et à mesure que Gervaise chute / La promiscuité gomme toute pudeur et conduit au vice 

b) En rendant compte de la parole de ses personnages par le D.I.L., comme un simple greffier

- Le roman semble écrit par Gervaise :

. Focalisation interne dès l’incipit : Paris vu depuis le fenêtre de l’hôtel Boncœur

. Sa voix intervient très rapidement : cf. l’admiration naïve qu’elle témoigne lors du tournoi de boulons ou son regard sur les nantis qui la côtoient sur le boulevard (ch.12)

. D’ailleurs le film de René Clément utilise sa voix en voix off pour commenter l’action

- On entend aussi la parole des autres personnages :

. Polyphonie lors de la visite du Louvre ou au repas de Gervaise

. Voix individuelles aussi comme les commentaires des Lorilleux sur Gervaise ou Nana

c) Zola semble ainsi s’abstenir ainsi de tout jugement : par le biais du D.I.L., les critiques semblent émaner des personnages 

-Cf. la diatribe de Gervaise contre les "ventres pleins" dont elle ramasse les restes (« si les délicats n’avaient rien tortillé de trois jours, nous verrions un peu s’ils bouderaient contre leur ventre »)

- La mort de Gervaise : aucune parole de compassion à l’égard mais le regard indifférent des gens du quartier (« on se rappela qu’on ne l’avait pas vue depuis deux jours ; et on la découvrit déjà verte dans sa niche ») »

    Bullet7.gif (140 octets)  Le roman est ainsi d'une dureté immense, mais aussi d'une puissance considérable. Zola respecte de cette façon son désir d'impersonnalité totale.

2. Mais les exigences romanesques rendent l'objectivité difficile :

A. Ecrire c’est forcément choisir, et choisir c’est trahir la réalité :

a)Le choix des épisodes construit un sens

- Gervaise seule ? la foule des travailleurs qui passent sous ses fenêtres au début de l'œuvre : scène qui n’est pas innocente Þ fin de l’oeuvre (solitude au milieu de la foule)

- L’épisode du lavoir va expliquer la rancune de Virginie

- L’orage pendant la noce

- La fête de Gervaise placée au milieu du livre : ce n’est pas innocent non plus

- Le tournoi des boulons permet de faire jouer la Gueule d’Or comme contrepoint (exception qui confirme la règle)

b) Le choix de la répétition permet de mettre en valeur un parcours soumis à une fatalité irréversible :

- Le ruisseau des eaux de la teinturerie : la variation de leur teinte soulignent le parcours de Gervaise (du rose tendre au noir le plus sombre)

- Les variations sur la vision de la cour de la grande maison : vue d’en bas et vue d’en haut

- Le thème de l’assommoir : récurrence de l’estaminet du père Colombe et association à la société qui « assomme » aussi

- Les multiples apparitions du père Bazouges annoncent aussi la mort

c) Zola choisit même parfois de trahir la réalité :

- Les abattoirs n’existent plus en 1850 : Zola les maintient pour la force du symbole (la mort de part et d’autre du boulevard en ouverture du roman)

- Les abattoirs et l’hôpital : ces deux bornes ouvrent et ferment le roman pour montrer l’enfermement fatal dans un milieu mortifère

    Bullet7.gif (140 octets)  Zola construit un roman, ce qui implique des choix qui l’engagent et qui trahissent ses positions préalables plus qu’il ne veut l’admettre

B. La durée dans un roman n’est jamais constante, au contraire de la réalité :

 

a) Scènes et sommaires trahissent la réalité :

- Certains chapitres retracent un seul jour : moments-clés comme le départ de Lantier (chap.1), la noce (chap.3), la fête de Gervaise (chap.7) et l’errance solitaire de Gervaise (chap.12)

- D’autres retracent de plus longues périodes : le chap.4 Þ 4 ans / le chap.5 Þ 3 ans

- Zola choisit de passer plus rapidement les moments de bonheur que les moments de détresse : les chapitres du 2nd versant de l’œuvre varient de un à deux ans

b) L’évocation des saisons aussi :

- Le printemps rarement évoqué

- Au ? de l’hiver, qui revient fréquemment dans le 2nd versant de l’œuvre : lié aux motifs du froid et de la faim

c) La construction même du roman :

- En 13 chapitres (au lieu des 21 prévus) Þ malédiction / Comme la claudication de Gervaise

- Deux versants identiques en chapitres, mais :

. 2nd versant plus long (10 ans ? 8)

. Et sur un rythme plus régulier quant à la répartition en chapitres

    Bullet7.gif (140 octets)  Jouer sur la durée, c’est inévitablement mettre certains éléments en valeur, au détriment d’autres, de même durée

C. Le style ne peut pas être non plus strictement objectif :

a) Il est fondé sur les images propres à l’auteur :

- La machine à fabriquer l'alcool en monstre mythique, capable de détruire tout Paris : métaphore de l’inondation

- Animalisation systématique : donner quelques exemples

b) Il est marqué par la récurrence d’expressions personnelles :

- Récurrence du « piétinement de troupeau » pour le peuple 

- Récurrence de la nuance « rose tendre »

c) C’est aussi un style de peintre :

- Choix du point de vue : Point de vue en plongée depuis la colonne Vendôme ou depuis le toit où travaille Coupeau / Point de vue décentré lorsque la noce est sous le Pont Royal / Vision fragmentée : le chapeau de Nana animé d’une existence autonome

- Choix de l’éclairage : Le repas de noces sous divers éclairages / Même chose pour le repas de Gervaise / Jeux de lumières dans l’Assommoir

- Goût pour les couleurs : Reflets roses de la chair sur le linge repassé / Le goût pour les écrans de fumée (celle des pipes dans l’Assommoir) ou de vapeur (nuances de gris)

- La sensation privilégiée : Goût pour l’accumulation des noms / Goût pour les noms issus de verbes

- Pointillisme syntaxique

    Bullet7.gif (140 octets) Les théories de Zola semblent donc bien en deçà de la richesse et de la poésie de ses œuvres.

3. La subjectivité est elle aussi, enfin, bien présente dans le roman :

A. Zola veut démontrer quelque chose plutôt qu’il ne constate :

a) La déchéance obligée de son héroïne :

- Tout s’enchaîne avec logique pour la démonstration : La rancune de Virginie / Son retour de Virginie / Celui de Lantier Þ Tout oblige à la chute

- Cette chute semble quelque peu invraisemblable :

. Gervaise dépense sans compter après avoir économisé sou après sou (le livret de caisse d’épargne sous le globe de la pendule)

. Le narrateur le ressent Þ insistance sur sa « faiblesse » (3 fois dans le chap.2)

b) Un lexique très connoté:

- Lexique de la saleté dans la description de la chambre d’hôtel comme dans celle de la maison ouvrière

- Lexique de l’excès dans la description du repas

- Vocabulaire très péjoratif parfois : lors de l'errance de Gervaise réduite à la prostitution sur les boulevards,à les ouvriers sont présentés tout à leur « foire »

- Des oppositions de lexique très signifiantes : pour décrire Bec Salé et la Gueule d’Or lors de leur affrontement

c) Une dimension impressive :

- Recours au pathétique :

. La scène de la mort de Lalie (p.462 – 465) : Opposition entre la bonté et la violence / Opposition entre le moment, crucial, et les préoccupations quotidiennes de Lalie / La nudité de Lalie comme symbole de sa fragilité /Larmes de Gervaise qui sont les nôtres

. La scène des retrouvailles avec Goujet : Les circonstances  / La bonté de Goujet / Les restes d’amour / La honte de Gervaise

- Recours au style épique :

. La bataille du lavoir : Le rôle de l’environnement / Les phases du combat et sa violence

. L’affrontement des hommes à la forge : Un tournoi chevaleresque / L’affrontement du Bien et du Mal jusqu’à la caricature (le juste hissé à la hauteur d’un demi-dieu ? le méchant, noir à souhait)

B. Il ne se défend pas de suggérer des solutions au malaise de la société :

a) Assainir les faubourgs : thèses des hygiénistes

- Les habitations ouvrières : insistance sur l’exiguïté qui Þ la promiscuité qui Þ le vice

- L’élargissement des boulevards : avec mise en garde contre une exclusion possible des pauvres (cf. chap.12)

- L’hôpital : admiration de Gervaise pour la propreté de Sainte-Anne (épisode du pot de chambre)

b) Fermer les cabarets et ouvrir les écoles :

- La question de l’alcoolisme : récurrente, touche toutes les familles (Bijard, Coupeau, Macquart …)

- Les enfants livrés à eux-mêmes : Nana en chef d’une bande de vauriens Þ vices à venir

c) Prendre en compte le travail de l’ouvrier :

- La question des invalides du travail soulevée par la situation du père Bru

- La question des accidents du travail soulevée par l’accident de Coupeau

- La question du salaire soulevée par Goujet qui en souligne la baisse

C. De plus, c’est un homme enraciné dans sa classe :

a) Accumulation de stéréotypes :

- L’ouvrier infidèle (Lantier), inculte (la visite au Louvre), grossier (repas de Gervaise), sale et dépensier

- Cependant Zola tente d’analyser objectivement les raisons d’une telle attitude

b) Animalisation systématique :

- Qui rabaisse les ouvriers : donner quelques exemples

- Qui a d’ailleurs choqué la gauche à l’époque

c) La peur de la foule :

- Systématiquement comparée à un « troupeau »

- Métaphore de l’inondation dans la scène de l’alambic

    Bullet7.gif (140 octets)  Il voudra peut-être changer un ordre social aussi inégalitaire, qui prédestine les ouvriers à la misère. Ainsi, la subjectivité de Zola est bien à l'oeuvre dans L'Assommoir.

Bullet1.gif (122 octets)   Concl.

Faire la synthèse de chacun des axes / Ouverture / Phrase conclusive (ou chute)

   
Une démarche scientifique 
La nécessité de la description dans L'Assommoir   
Zola ignore-t-il la psychologie ?
Roman et science sont-ils compatibles ?