PAUL VALERY, Le Moi, l’Autre et le Même :Mon Faust", ou l’impossible insularité

Robinson et "Mon Faust": quelques arguments pour une comparaison

En tant que dernière grande œuvre de Paul Valéry, "Mon Faust" constitue, pour reprendre les termes de Shuhsi Kao[1]dans Lire Valéry, « la "réincarnation" ultime d’un poète arrivé au terme de sa vie et qui jette un regard critique sur l’ensemble de l’entreprise singulièrement ambitieuse de réflexion, d’écriture et de lecture qu’aura été sa vie. »[2]La démarche de reprise du mythe, initiée en 1910 alors qu’il compose un scénario de spectacle de marionnettes pour ses enfants, n’est pas sans rappeler celle qui est visible dans Robinson. Comme dans cette « histoire brisée », le lecteur est confronté à un détournement d’un mythe littéraire. Par ailleurs, dans les deux cas, le passage de la référence littéraire à l’identification personnelle ne se comprend qu’au terme d’une lente genèse. Si la figure de Robinson, qui s’ébauche en 1907, est une figure sans cesse reprise et sans cesse réinvestie, il en va de même pour celle de Faust.

Valéry ne cesse en effet de revenir autour de la thématique faustienne. Il connaît la pièce de Goethe[3]et assiste, lors de son séjour à Londres en 1894 à l’une des multiples représentations qu’en donne Henry Irving. En 1910, renouant avec l’origine du mythe, [4]une première fois « se servir »[4] du personnage de Faust en composant le scénario de marionnettes auquel on a fait allusion plus haut. Cependant, ce n’est que dans les années 20 qu’apparaissent dans les Cahiers les premières mentions du personnage mythique[5]et c’est en 1925 que l’idée de s’inscrire dans la continuation de Gœthe, avec un « troisième Faust » s’impose réellement[6]. Dans l’œuvre à faire, c’est alors le personnage du diable qui fascine Valéry, « un diable qui userait de tentations plus modernes, la drogue par exemple »[7]. Le 30 avril 1932, dans son discours à la Sorbonne, intitulé Discours en l’honneur de Goethe, il annonce « le Faust que l'on écrira peut-être à la fin des temps, le dernier Faust possible ». Au début de l’année 1939, bouleversé par la montée des totalitarismes en Europe, il évoque « la formi­dable figure du diable »[8]et en été 1940, réfugié à Dinard, « profondé­ment atteint par la défaite qu'il ressent comme "la fin d'un monde", par ailleurs secoué par une crise sentimentale, Valéry se délivrera de ce poids en évoquant la crise d'un vieux sage déchiré entre l'esprit et le sentiment »[9]. Le mythe tente alors de se traduire par un livre dont les Cahiers gardent la première ébauche[10], esquisse dans laquelle Méphistophélès est encore le protagoniste[11]. Les mêmes Cahiers font état d’un revirement intéressant à quelques jours d’intervalle : Méphistophélès est alors écarté du devant de la scène, laissant la place à Faust et à sa secrétaire. C’est finalement en 1941 que paraissent, en édition de luxe, les deux premiers actes de Lust, suivis du Solitaire. Valéry termine le troisième acte de Lust au début de 1944 et il est en train d’en esquisser le quatrième acte lorsqu’il meurt, en mai 1945. 

Dans la version publiée[12]de "Mon Faust", qui comporte les trois premiers actes de Lust et le premier du Solitaire, la figure faustienne apparaît en quelque sorte comme celle du « Robinson intellectuel »[13]que Valéry mentionnait en 1907 pour se définir lui-même : « Jeté dans soi, refaisant », sinon « dans son île voulue », du moins dans ces espaces clos que constituent son cabinet et son jardin, « sa vérité et les instruments qu’elle demande »[13] . les deux mythes, chez Valéry, ne sauraient ni s’ignorer, ni s’exclure. Il y a bien en effet une sorte d’insularité dans le cabinet et le jardin de Faust, tel qu’ils apparaissent dans la première scène de l’acte II de Lust, tous les voyages de Faust ne lui ayant rien appris « sur [lui]-même qu’[il] n’[eût] trouvé d’abord dans [sa] chambre ou dans ce jardin »[14]. Alors que Robinson tente de se reconstituer dans la solitude de son île, c’est dans la solitude de « ce peu de terre »[15]édénique, autour duquel rien n’existe, que Faust – « pourvu »[16]– cherche à comprendre le système du Moi. Cela est cependant encore plus vrai lorsqu’il entreprend, dans Le Solitaire, une « très pénible ascension » vers « un lieu très haut », où ne subsistent que « roches, neige, glaciers », un lieu de solitude et de dépouillement essentiels pour accéder à la vérité du Moi. La féerie qui clôt Le Solitaire renvoie par son décor fermé, indiqué en didascalie, à la même insularité suggérée : « On voit se dégager de l'obscurité un intérieur qui tient de la grotte à prismes basaltiques, du palais fantastique et de la futaie. D'énormes troncs et leurs ramures multipliées, qui retiennent dans leurs mailles noueuses les masses cristallines, forment un système d'architecture fermé, qui s'éclaire peu à peu d’une lumière argentée. »[17]Robinson, Faust et Le Solitaire sont donc autant de figures de l’« homo multiplex » qu’est Valéry.

Comme Robinson, Faust est une figure entièrement recomposée par Valéry, et comme celle de Robinson, recomposée par fragments. À cet égard, le titre complet de la dernière oeuvre de Valéry est significatif : "Mon Faust" (Ébauches). Dans ce titre, il convient de noter en premier lieu l’utilisation des guillemets, signe d’une double opération de reconnaissance d’un référent antérieur et d’appropriation, d’intégration personnelle. À ce propos, il n’est pas inutile de relire l’avant-propos, intitulé selon une ironie toute valéryenne : « Au lecteur de bonne foi et de mauvaise volonté ». Valéry y définit le statut des "personnages", tel qu’il le perçoit dans l’œuvre même de son célèbre prédécesseur : ce sont, pour lui, des « "emplois", bien mieux que des rôles » car ils sont « voués à jamais à l’expression de certains extrêmes de l’humain et de l’inhumain et par là déliés de toute aventure particulière »[18]. Du reste, Faust affirme d’emblée ne pas avoir « à proprement parler, de passé »[19]. On reconnaîtra là le statut de Robinson, qui ne conserve nul souvenir précis de « l'ère avant le naufrage » et qui se laisse même « oublier sa nudité première et les âpres commencements de solitude »[20] . Une même dépossession de soi permet donc à Faust comme à Robinson – en tant que figures valéryennes – d’ouvrir la voie d’une lucide et exigeante reconstruction du Moi valéryen, avec tous les risques qu’elle comporte.

Il convient aussi de noter le sous-titre de "Mon Faust" : Ébauches. Le mot appelle non seulement un commentaire par sa seule dénotation qui évoque l’inachèvement, mais aussi par l’emploi du pluriel qui en multiplie les possibilités d’achèvement et, partant, suffit à justifier l’inachèvement. Valéry avoue en effet dans l’« Avertissement » qui précède Histoires brisées : « Tout roman peut recevoir un ou plusieurs dénouements tout autres que celui qu’il offre [...] Cette sensation des possibilités, très forte chez moi, m’a toujours détourné de la voie du récit »[21]. Comme le mythe de Robinson, celui de Faust ne peut donc aboutir à une version fictionnelle achevée, qu’elle soit de l’ordre du « conte » – pour reprendre la dénomination valéryenne – ou de l’ordre du théâtre : le mythe ne peut s’appréhender que par fragments épars, par « commencements »[21] autour desquels l’auteur tourne indéfiniment, reprises qui lui permettent d’avancer précautionneusement dans l’investigation de son Moi, tout en le renvoyant à l’impossibilité d’une figure parfaite.

L’intérêt d’une comparaison entre cette œuvre apparemment hétérogène que sont ces ébauches de "Mon Faust" et le récit, également inabouti, que constitue Robinson nous semble résider dans cette quête de l’insularité, inlassablement recommencée, où le Moi, cherchant à se différencier de l’Autre, se heurte – précisément par la multiplication des figures – à l’écueil du Même et à la division[22]. Même s’il peut sans doute paraître étrange de prétendre à une approche synthétique d’une œuvre dont le trait essentiel est la fragmentation et la dispersion, nous tenterons malgré tout de dégager une sorte de démarche commune aux deux œuvres, sans vouloir pour autant les figer alors que leur qualité première est la mobilité des figures qui s’y inscrivent. Que ce soit dans la construction progressive de la figure de Robinson ou celle de Faust, ou encore dans l’émergence, plus tardive, de celle du Solitaire, il apparaît que la quête de la vérité du Moi passe d’abord par un scepticisme corrosif et exhaustif à l’égard de ce qui vient de l’extérieur : d’où la tentation « insulaire », qui est tentation d’un nihilisme radical en ce qui concerne le Solitaire. Dans cette situation de solitude revendiquée, le Moi ne peut donc s’appréhender que par la répétition du Même, au risque de se fracasser contre le dangereux écueil du solipsisme. Cependant, ce que disent en fin de compte Robinson et "Mon Faust", c’est l’insularité rendue caduque par la présence d’un Autre qui se démarque du Moi et l’oblige à le prendre en compte.

 

Un scepticisme exhaustif et radical à l’égard des autres : la tentation du nihilisme

Le Moi valéryen ne manifeste que défiance à l’égard de ce qui lui est extérieur. Dans une note de 1941, afférente à "Mon Faust", Valéry écrivait : « J’ai cherché à être le plus différent possible des autres [...] Il faut s’en distinguer à tout prix pour ne pas se sentir soi-même une redite inutile, un simple Un-de-plus, par l’existence duquel rien n’est acquis ; rien n’est accru qu’un nombre. C’est là l’horreur d’être un homme. »[23]Une telle remarque peut expliquer et légitimer la recherche de l’insularité, dans laquelle l’Un se pose comme unique, faisant table rase de tous les acquis antérieurs – les siens comme ceux des autres – ce que confirme du reste une remarque de 1931 : « Je n’attends rien des autres. Ceci se prolonge bien par un certain Robinsonnisme. Je vis dans une île déserte où je me fabrique mes ustensiles. Et ce qui me vient d’autrui est toujours épaves, débris sur la côte. »[24]Les termes « épaves » et « débris » sont suffisamment évocateurs pour nous permettre de mesurer le mépris et la violence dont se charge le regard valéryen dès qu’il se pose sur ce qui, de près ou de loin, ressemble à un patrimoine. Toute connaissance qui ne vient pas de soi est dès lors rejetée. C’est ainsi que l’on peut comprendre, sinon la déception, du moins le sentiment d’étrangeté perçu par Robinson lorsqu’il considère le fruit de son travail : « Cet heureux Robinson se sentait l'héritier d'une lignée de Robinsons actifs et misérables plutôt que l'ouvrier unique et l'agent opiniâtre d'une si pleine prospérité. »[25] Ce qu’a fait Robinson, c’est tout au plus reproduire misérablement ce que d’autres avaient fait avant lui. Or c’est précisément cette reproduction que refuse Valéry, qui justifie son difficile passage à l’acte de la publication en ces termes : « Je n’aime pas les idées des autres, et c’est pour ne pas faire des miennes les idées des autres que je ne les ai pas publiées. »[26]Ce scepticisme fondateur s’exprime par la bouche de Faust dans la première scène de l’acte II de Lust, lorsqu’il déclare à celui qui se proclame son disciple : « rien d’excellent ne peut dériver de l’expérience d’autrui… Tous les politiques ont lu l’histoire ; mais on dirait qu’ils ne l’ont lue que pour y puiser l’art de reconstituer les catastrophes ». Plus loin, dans la quatrième scène de l’acte III, la même désillusion est affichée cette fois par le Disciple, qui évoque, en une sorte d’« oraison funèbre », le « sinistre trésor de certitudes ruinées, de découvertes démodées, de beautés mortes et de délires refroidis » que sont tous les « bouquins [...] passionnément conçus, avec la folle ambition de faire oublier tous les autres » et qui ne parviennent, tout au plus, qu’à « exhauss[er], de siècle en siècle, l’édifice monumental de l’illisible »[27]. Si, dans Robinson, ce refus du patrimonial n’est qu’esquissé, il n’en est pas absent pour autant. Il n’est pour preuve que de rappeler ces trois lignes très brèves et sans appel, îlot cerné par l’espace vierge qui l’entoure :

« Robinson

1) reconstitue des lectures.

2) les rejette. »[28]

D’une manière générale, Valéry remet en cause tout ce qui relève du « fiduciaire », au sens étymologique, c’est-à-dire tout ce qui relève d’un contrat de confiance dont le Moi n’a pas éprouvé l’authenticité. Ainsi le but de "Mon Faust" est-il d’abord de contester le mythe tout court, affublant Méphistophélès d’une « lévite de clergyman » et d’« oreilles pointues de bouc », fermant la porte – le ridicule aidant – à toute possibilité de transcendance. « Tout le système dont tu étais l’une des pièces essentielles n’est plus que ruine et dissolution »[29]  : telle est l’affirmation de Faust devant un diable médusé qui s’est pourtant lui aussi rendu compte que les gens « traversent les religions comme les cerceaux de papier »[30] . Cependant si le spirituel bat de l’aile, il n’en va pas autrement des valeurs matérielles. Faust constate que « l’or lui-même se meurt »[29] et que le veau d’or « vaudra demain moins cher que le veau naturel »[30] . La suspicion plane donc sur tout ce qui fonde la société, sapant toute assise : aussi le rêve d’une île vierge ne saurait-il mieux se concrétiser que dans ce contexte de scepticisme total. Cependant, à cet égard, Robinson n’est pas sans poser un problème d’interprétation. Le scepticisme à l’égard de la transcendance y semble moins radical. « Dieu perdu et retrouvé »[31] , peut-on y lire en effet. L’alternative gêne ici par l’ordre de ses constituants. Il semblerait que Valéry ampute son Robinson de la formidable capacité de dire « non » dont il a en revanche doté son Faust. Ainsi que le constatent les fées, en conclusion du Solitaire – du moins dans l’état d’inachèvement qu’on lui connaît –, Faust « ne sai[t] que nier »[32] .

Ce qu’il rejette avec le plus de véhémence, c’est la gloire et l’idée même de génie, ainsi que l’orgueil dont procèdent ces fausses valeurs. À plusieurs reprises, Valéry fait état de cette défiance dans les Cahiers. Pour lui, la gloire, contraignante, est fausse et peut même pervertir le Moi dans le dédoublement qu’elle impose. « Si un grand homme est défini comme tel », écrit Valéry, « il se divise aussitôt en deux personnes dont l’une porte l’autre, – et parfois plie. La réaction de l’homme à sa propre gloire / image / est comédie et même une comédie assez "dramatique" car elle se complique de l’incertitude de savoir quel des deux personnages est celui dont l’autre n’est que le fantoche. »[33] Faust – comme le souligne Méphistophélès – sait « se mettre hors jeu »[34] avec lucidité. Il dévalue la notion de génie, le rabaissant à une « routine » : « Je crois bien », affirme-t-il au Disciple, « que mon génie n’est que mon habitude de faire ce que je puis. »[35] Quant à la gloire, elle n’est pour lui que le résultat d’un jugement qui fige, en une projection erronée, le potentiel tant recherché. Elle se réduit à de futiles attributs – « beau costume », « épée », « rubans », « plumes » et « étoiles » – qui trahissent le Moi, le subvertissant en un ridicule « Prince des Idées », qui s’abaisse à parader en grande tenue chez le « Ministre de l’Esprit »[36]  : « La gloire consiste » donc, ainsi que le souligne Valéry, « à devenir un thème, ou un nom commun, ou une épithète. »[37] Pourtant Faust a souscrit dans le passé à ces faux-semblants, comme Valéry, qui avoue, non sans cynisme, en 1923 : « Je respectais en apparence les vérités publiques – car il faut rendre aux apparences l’hommage de l’apparence, puisque notre vie est plongée jusqu’au cou dans la moyenne, et dans le non-révisé. »[38] Si Valéry, comme Faust, est conscient de la vanité des vérités publiques et ne se plie à leur apparence qu’avec une cynique désinvolture, il est aussi conscient qu’une telle incapacité à juger par soi-même, lorsqu’elle n’est pas feinte, ne peut déboucher que sur l’aliénation à autrui, comme le souligne un passage de Robinson, sous la forme d’une vitupération qui rompt avec le ton général de cette « histoire brisée » : « Hommes charmants et intelligents de toutes nations. Êtres faits pour vous entendre, pour entretenir réci­proquement vos pensées, vous êtes esclaves et victimes des hommes les plus brutaux, les plus cupides, les plus stupides, les plus crédules, c'est-à-dire de ceux qui ignorent ou veulent ignorer les véritables ennemis du genre humain — car ils en sont — et tout ce qu'ils veulent est cela précisément que pourraient vouloir les bêtes. » Et Valéry de conclure : « Toute leur force n'est que votre faiblesse — et tout votre mal est le fruit de votre crédulité. »[39]

C’est dans cette perspective du refus de tout legs, que ce soit en amont ou en aval, que l’on comprend mieux le refus du suicide par Robinson, dès qu’il « s'avise que c'est tradition, –ressemble à … »[40] . Toute répétition – et a fortiori, toute imitation – est insupportable à Valéry : « L’esprit a horreur de la répétition. La compréhension ne se répète pas. »[41] c’est en ce sens aussi qu’il faut comprendre, dans Robinson, la mise en scène de papegeais qui « répètent des vérités qui deviennent fausses par la répétition seule »[42] . Le langage lui-même devient dès lors objet de suspicion car la réalité est « absolument incommunicable »[43]. Lorsque l’homme tente de s’exprimer, ce n’est que pour séduire, dominer, exploiter ses semblables, pervertissant le langage en « une vile monnaie, un instrument d'erreur »[43] Pire, le langage menace le Moi car il l’ouvre à d’autres Moi, l’empêchant de partir du vide absolu, préalable à l’entreprise de compréhension de soi. C’est pourquoi le Solitaire s’insurge : « Qu'est-ce donc que ce langage qui introduit en nous n'importe qui, et qui nous introduit en qui que ce soit ? Un proxénète. »[44]Du reste, dans les situations d’extrême insularité, réelle – comme celle de Robinson dans son île déserte – ou figurée – comme celle du Solitaire sur son « Mont Sauvage »[45]–, le langage se perd, cédant la place au silence. Dans Robinson comme dans Le Solitaire, « le point critique »[46]est atteint : Robinson comme Faust font l’expérience du vide absolu qu’est « la Dans les deux cas, le langage leur fait alors défaut : si, sur son île, Robinson est en « danger [...] de perdre tout langage »[47] , Faust, quant à lui, constate que, sur les sommets, « quatre à cinq mots suffisent à tout dire de lieu très haut »[46]  : le langage ne peut dès lors que « s’embrouill[er] »[48] .

On comprend mieux alors la défiance de Valéry à l’égard de l’œuvre achevée. Sur son île déserte, Robinson est « menacé de créer les lettres et les arts »[49]  : le participe passé dit assez la réticence valéryenne. Du reste, lorsqu’il reconstitue par la mémoire les œuvres lues, il les « prolonge et crée à la suite »[50] , adoptant la démarche même de Valéry devant le mythe littéraire. Cette démarche, Valéry l’explicite dans l’avertissement au lecteur qui précède "Mon Faust" : l’imitation y apparaît comme une modalité intéressante de la création, à condition que ce ne soit pas pour restaurer une tradition, mais pour la revitaliser en échappant à la réitération d’une forme ou d’un thème – fût-ce un mythe. « Rien ne démontre plus sûrement la puissance d’un créateur que l’infidélité ou l’insoumission de sa créature »[51] , écrit Valéry. "Mon Faust" développe du reste à plusieurs reprises ce thème de l’œuvre nécessairement caduque. Dans la première scène de l’acte II, Faust fait part au Disciple de son malaise à la relecture de ses propres ouvrages. S’il se prend à les admirer, il se dévalue dans l’instant présent, se sentant « inférieur à celui qui [les] écrivit »[52]  ; si, au contraire, ils lui semblent mal conçus, il a honte d’avoir été le malheureux qui [les] a pu écrire »[52] . Cet insoluble dilemme ne peut que condamner au silence. Dans la cinquième scène de l’acte III, le Disciple prend le relais de la réflexion faustienne, mettant en évidence une autre contradiction inhérente à toute œuvre en inscrivant celle-ci dans une perspective diachronique qui la condamne à se vider de son sens : « Tout change autour de ces paroles cristallisées qui ne changent pas », constate-t-il, ajoutant : « la simple durée les fait insensiblement insipides, absurdes, naïves, incompréhensibles, – ou tout bonnement et tristement classiques. »[53] Quant au Solitaire, il est plus radical encore : « Faut-il te remontrer », lance-t-il à Faust, « que tout ouvrage de l'esprit n'est qu'une excrétion par quoi il se délivre à sa manière de ses excès d'orgueil, de désespoir, de convoitise ou d'ennui ? Ou bien de sa curiosité inquiète, ou de la vanité qui le pousse à se feindre les vertus qu'il n'a pas : la rigueur, la Pureté, la certitude, la domination de soi-même ? »[54]  

La figure de Faust, sans doute plus extrême que celle de Robinson, la complète en ce sens que « celui qui échappe au cycle unique de la vie humaine devient non pas plus riche en expérience, mais plus pauvre parce que toute connaissance, dans le retour, se fige en une simple reconnaissance »[55]. Toute représentation n’étant dès lors qu’interprétation – définition, analyse, comparaison –, tout tentative de classement – procédant d’un désir de mise en ordre du chaos – se révélant arbitraire, le scepticisme valéryen, en germe chez Robinson, peut parfois déboucher sur le nihilisme absolu qu’est celui du Solitaire.

 

Le Moi et ses répétitions : Moi et le Même, la tentation du solipsisme

Dans ces conditions, la tentation est grande de rejeter tout ce qui est autre et de se centrer sur soi, comme en témoigne un graffiti esquissé sur une page des Cahiers. Intitulé « Insula », il figure un point vers lequel convergent – pour rayonner ensuite en une sorte d’étoile – une multitude de lignes, qui sont les lignes de force de la construction du moi. Sur la même page du cahier, Valéry note du reste : « Je n’ai jamais pu rien apprendre que par la voie de moi-même… Je ne comprends rien que par ré-invention – par besoin. Alors seulement les résultats acquis m’éclairent et me servent comme si tout chemin passait chez moi par le centre, ou n’arrivait pas [...]. Je suis terriblement centré. »[56]C’est dans cette nécessité de se centrer sur soi qu’il convient d’interpréter les images de la solitude absolue et essentielle que sont l’île de Robinson ou le sommet atteint par le Solitaire. Ce dernier lieu est du reste peut-être plus représentatif de l’insularité que l’île de Robinson elle-même, du moins telle qu’elle apparaît au point où Valéry commence son "récit". Dès l’incipit, Robinson est en effet « pourvu » : ayant assuré sa subsistance, il peut prendre « ses aises » et mettre à profit son temps libre pour se réinventer. Le Solitaire, lui, vit en un lieu irrévocablement vide : « Personne, d'abord ; et puis, moins que personne. Pas un brin d'herbe, une mousse. La nature terrestre, à bout de forces, s'arrête épuisée un peu plus bas. Ce n'est plus ici que pierre, neige, un peu d'air, l'âme et les astres. »[57]  

Cette solitude, requise pourtant comme préalable à toute entreprise authentique de mise à plat de la connaissance – de soi et du monde –, condamne celui qui s’y exerce à un accablant monologue. Tel est le constat de Robinson : « Monologue — évidemment. »[58] Cependant, ce n’est que dans de telles conditions que Robinson peut « dress[er] la carte de son état total »[58] . L’insularité la plus absolue semble bien être la condition sine qua non pour que fonctionne le système valéryen, défini par le sigle C.E.M. et que Valéry définit en ces termes dans les Cahiers : « Mon idée est de considérer ce mon - Corps, mon - Monde et mon - esprit, comme 3 variables principales entre lesquelles la vie sensitivo-consciente et agissante (à partir d’un moi) est relation. »[59] à « la triple clé » – « savoir, pouvoir, vouloir »[60] – avec laquelle le disciple prétend avoir barre sur le monde et qu’il énonce de façon significative sur le mode atemporel de l’infinitif, Faust oppose en effet un triple constat, au présent : « je respire », « je vois » et « je touche »[61] .  À défaut d’appréhender le monde dans sa totalité, l’expérience vécue se décompose ici sur le mode du « je » en trois phases qui sont les phases d’une expérience de sa totalité dans la mesure où elles se réfèrent à la triple répartition du système que nous avons évoqué plus haut et qui crée les conditions harmonieuses d’un moi pur, autosuffisant : Corps – « je respire » –, Esprit – « je vois » –, Monde – « je touche ». Il est par ailleurs intéressant de constater que Faust intègre la souffrance, en tant que perception du corps, dans cette expérience du vivre : « Souffrir, ne pas souffrir. Tout le reste est philosophie », déclare-t-il après sa chute dans l’intermède du Solitaire. La parodie, évidente, va bien au-delà de la boutade puisqu’elle définit, dans un jeu intertextuel, une équivalence entre la souffrance et la vie. Dans Robinson, ce mode de fonctionnement, s’il n’est pas aussi systématiquement développé, n’est pas absent pour autant si l’on en juge par les brèves notations suivantes : « Le "Robinson pensif" — système isolé. » et deux lignes plus loin, « Théorie de la reconstitution. Les 3 doigts de réfé­rences. »[62] Sans doute peut-on interpréter, au regard de ce qui précède, ces « 3 doigts » comme une référence au système Corps-Esprit-Monde.

Une telle investigation entend déboucher sur des « œuvres complètes »[63] . À celles de Robinson correspond le livre total que Faust tente de dicter à sa secrétaire et qui serait « un mélange intime de [ses] vrais et de [ses] faux souvenirs, de [ses] idées, de [ses] prévisions, d’hypothèses et de déductions bien conduites, d’expériences imaginaires : toutes [ses] voix diverses. »[64] Le livre total, rêvé par Faust et réalisé par Robinson, ignore la chronologie qui est, selon les termes de Valéry lui-même, « une falsification ou une vue falsifiante »[65] . « On peut imaginer », écrit encore Valéry, « une biographie qui serait ainsi comprise : dans un champ rayonnant, à partir d’un point, l’être se développerait inégalement dans les diverses directions. »[65] à l’instar de celles de ses figures, l’œuvre valéryenne est donc vouée à la fragmentation : « Mon travail d’écrivain consiste uniquement à mettre en œuvre (à la lettre) des notes, des fragments écrits à propos de tout, et à toute époque de mon histoire. »[66] C’est ce dont témoignent les lentes gestations de Robinson ou de "Mon Faust". C’est ce que dit aussi très explicitement la fin de l’avertissement au lecteur qui précède ce « IIIe Faust » : l’œuvre est pensée comme un ensemble de productions diverses que Valéry sait d’emblée ne jamais devoir – pouvoir – exister[67] . Aussi n’est-il pas anormal que Robinson se sente « étranger » au « total de son ouvrage »[68] , car « il n’en a jamais connu que les desseins partiels, et les morceaux, et les degrés »[69]  : « il ne connaît de sa perfection que les approches, les essais »[69]  .

Cette ambition du livre total est également remise en question par Méphistophélès dont l’ironie, toute valéryenne, conteste en outre le principe de nouveauté absolue[64] d’une telle entreprise et qui renvoie l’acte d’écrire à l’acte le plus banal qui soit de conquête sur le temps et l’ennui [64] .

« Robinson.  

Solitude. 

Création du loisir. Conservation.   

Temps vide. Ornement. »[63]

Tout est dit dans ces quelques phrases nominales de Robinson : l’essentielle solitude, mais aussi le loisir qui conduit à la création et qui, dans le même temps, la remet en question, peut-être en raison même de la vacuité qui l’a fait naître. La boucle est bouclée lorsque Faust se rend compte qu’au fond, la seule œuvre qui importe est la vie elle-même : « Je vis. Et je ne fait (sic) que vivre. Voilà une œuvre. Enfin ce que je fus a fini par construire ce que je suis. Je n’ai plus aucune autre importance. Me voici le présent même. [...] Je suis celui que je suis. [...] Voilà mon œuvre : vivre. »[70]  

Abolir la durée et, partant, toute perspective chronologique, pour n’appréhender que l’instant, telle est l’entreprise faustienne. C’est sans doute en ce sens qu’il faut comprendre le coup qui frappe non seulement la tête de Robinson[71] , mais aussi celle de Faust[72] . L’un comme l’autre y trouvent, dans l’amnésie ainsi provoquée, une certaine virginité : le passé n’affleure plus dans leur esprit que par « lambeaux »[73] , « Îlots de mémoire »[71] entre lesquels il s’agit de trouver les « passages à pied sec »[71] . Ce rapport au temps ne va pas sans une certaine ambiguïté. Sans doute l’essentiel pour Valéry n’est-il pas ce qui a été ni ce qui sera, mais ce qui est ainsi que ce qui est possible. Sans doute n’éprouve-t-il que du mépris – ou tout au moins de la pitié – à l’égard du « tas de ce qui dure » sur lequel l'humanité « s'est lentement élevée »[74] . Cependant, l’histoire de cette humanité résiste : elle se bâtit sur des « patrimoines de résultats »[75] et sur un « instinct de préservation du périssable », qui peut aller, comme chez les Égyptiens, « jusqu'à prétendre soustraire les morts à la décomposition »[74] . Robinson lui-même n’a-t-il pas confectionné des galettes susceptibles de se conserver « éternellement »[76]  ? Quant à Faust, revenant à lui après sa chute, il n’a de cesse de se refaire un passé et de retrouver un nom, fût-ce dans la réitération d’une durée que la chute était censée abolir : « Oui, un peu de temps doit me refaire un vrai passé, un passé convenable, correct, décem­ment historique; avec une perspective, des écriteaux, des numéros et quelques monuments ou événements de mes divers âges. [...] Tout le monde a un passé. Affaire d'imagination, en somme... Oui, mais il me faudrait d'abord un nom... C'est indispensable. En général, on a un nom. »[77]Ni Robinson ni Faust ne parviennent à vraiment intégrer ce que Valéry note dans Robinson, à savoir que « l'incorruptibilité, l'immortalité, l'existence indépendante du temps (c'est-à-dire des circonstances) implique l'insignifiance, l'indifférence, l'isolement par­fait — l'inexistence »[78] . Le seul qui réponde à l’exigence valéryenne est sans doute le Solitaire. Sans passé ni avenir, pure conscience de soi qui se détache sur l’« horizon vide »[79]du monde extérieur, il est cependant aussi celui qui exècre autrui. L’Autre n’est pour lui qu’une « ordure »[80]qui par sa seule présence pollue : « Tu es. Tu souilles. »[81]La condamnation est sans appel. Moins radical, Faust reste cependant assez circonspect dans sa relation à l’autre : « Prenez garde à l’amour »[82], dit-il au Disciple. La mise en garde sera du reste reprise par Lust à la fin du troisième acte[83]. Valéry semble donc tenté par un repli total – sinon totalitaire – sur son Moi, mais l’exclusion des autres qui en découle le condamne à ne se confronter qu’à de multiples figures du Même que sont non seulement Robinson, Faust et le Solitaire, mais aussi – quoique dans une moindre mesure – Méphistophélès, Lust ou le Disciple, qui reprennent sporadiquement à leur compte des éléments de la pensée valéryenne. Cependant ces multiples avatars ne disent-ils déjà pas un certain malaise ?

 

Moi et l’Autre : l’instant faustien ou le compromis

         

Ce qui apparaît plus ou moins nettement au fil de la lecture de Robinson ou de "Mon Faust", c’est la difficulté à assumer un tel degré d’exigence. La solitude, si elle est « essentielle », n’en est pas moins pesante et d’emblée, Robinson tente de trouver des substituts de présence, que ce soit dans le chant de l’eau – « ce chant faisant il n'était plus si soli­taire »[84] –, dans le feu qui « lui obéissait »[84] , dans les « murmures de la forêt »[85]ou les « sentences »[85] des oiseaux dont « il croit entendre le langage »[86]. Robinson, dans son île achevée – fermée[87]– éprouve des « besoins d’amour »[88]. Le pluriel dit assez l’intensité du manque. Ce dernier est tel que Robinson « eût presque inventé l'amour, s'il n'eût été si sage et puis si seul »[89] . Robinson assume si peu la solitude qu’il « imagine des foules, des théâtres, des rues »[90] , éprouvant le besoin lancinant d’échanger avec d’autres que lui : « Il veut écrire à des personnes imaginées, embrasse des arbres, parle tout seul. »[90] . Il met même une plume à son chapeau pour se donner l’impression que quelqu’un d’autre, une conscience étrangère, le regardera, enfin[91] . Par l’imagination, il recrée ce que le naufrage avait anéanti, ce à quoi il eût dû renoncer afin de mieux se cerner lui-même. Il est intéressant que Valéry lui fasse frôler la folie, constatant : « Peu à peu n'est plus soi. »[90] .

        Si son rire rappelle sans doute celui de Lust dans "Mon Faust" – étant même « refus de penser », par lequel « l’âme se débarrasse d’une image qui lui semble impossible » [92] , il trouve surtout un écho terrifiant dans le hurlement du Solitaire, qui conduit Faust à s’étonner : « Quoi ?... La solitude hurle ?... Le silence éternel voudrait-il en finir avec lui-même ? »[93]à moins d’accepter de vivre, comme le Solitaire, « au-delà de la démence »[94], le système valéryen poussé jusqu’au bout de sa logique nihiliste n’est pas viable et Valéry le sait, qui a laissé Faust comme spectateur survivant de la dissolution du Solitaire dans un non-être auquel lui-même n’accède pas. La solitude a ses « escargots », ses « petites bêtes », tout un « petit monde qui fait de l’opposition »[95] : ce sont les « inconvénients » de la « perfection insulaire ». une fois l’île close sur elle-même, la nécessité de l’ouvrir se fait de plus en plus impérieuse : « Ensuite », note Valéry dans Robinson, « je vois des inconvénients à cette perfection insulaire et je laisse pénétrer — mais seulement tels jours — à telle heure — quelques nouvelles, amis, livres... »[96] Sans doute faut-il souscrire à ces menus compromis pour survivre car la position du Solitaire, comme Valéry l’écrit lui-même dans les Cahiers, « c’est le Suicide »[97] .

        Robinson, sur son île, est en quête d’une trace, celle d’un pied nu qui lui dirait l’altérité retrouvée. réitérant l’histoire de la Création, après avoir aménagé son île en parfait Eden et y avoir inscrit sa présence en tant que « nouvel Adam »[98] , il lui faut réinventer l’Autre pour que sa Création ait un sens. « Le pied marqué au sable lui fait croire à une femme. Il imagine un Autre. Serait-ce un homme ou une femme ? »[98] Robinson laisse donc le lecteur dans l’incertitude et le « Vendredi » appelé à la rescousse dès que la tentation du suicide hante Robinson[99] pourrait bien être tout simplement une nouvelle Ève. Toujours est-il que l’Autre, homme ou femme, permet à Robinson de ne pas sombrer dans ces deux formes d’anéantissement que sont la folie et le suicide.     

        Faust, lui, refuse d’emblée l’amour. « Point d’amour : je sais trop qu’il s’achève en ruine, en dégoût, en désastres »[100] , déclare-t-il à Méphistophélès, traduisant sans doute les blessures de Valéry lui-même. Parmi ces blessures, il convient de mentionner la grave crise sentimentale à l’origine de la nuit de Gênes en 1892 : c’est en elle en effet que s’enracine un scepticisme qui perdurera toute sa vie. Cependant, bien qu’il refuse « une nouvelle affaire Marguerite »[101] , Faust ne peut que constater l’impasse du solipsisme car lorsqu’il se laisse aller au bonheur des parfums d’un soir divin, tout est alors « trop bon, trop doux, trop beau »[102] . Or c’est précisément cette perception de l’excès qui le conduit à la nécessité du partage. Aussi, lorsque Lust lui demande si elle doit le laisser seul, répond-il : « Non… C’est trop pour un seul. [...] Vous devez jouir avec moi, comme moi, de l’odeur fraîche de la terre arrosée et des émanations si précieuses que la fin de ce jour inspire à toutes mes fleurs. »[102] . Nous noterons au passage l’emploi du possessif : c’est en effet dans son propre univers, et non dans un univers neutre, que Faust autorise Lust – dont le nom signifie « désir » – à entrer. Mais céder à l’amour est aussi difficile pour Faust que se refuser à lui : aussi s’échappe-t-il aussitôt du piège, dont il a lui-même jeté les bases, par le biais d’un long soliloque pendant lequel l’Autre est à la fois présence et absence, ce que remarque Lust : « Il parle, et je me parle ; et nos paroles ne s’échangent pas. Et cependant, il ne se peut qu’il n’y ait entre ce qu’il ressent et ce que je sens moi-même une ressemblance… vivante. L’heure est trop mûre, trop chargée des fruits mûrs d’un jour de pleine splendeur pour qu’il se puisse que deux êtres, même si différents, ne soient pas mêmement à bout de leur résistance à la force des choses… »[103] Cependant, ironiquement, c’est par le biais de son propre système que Faust se laisse de nouveau prendre au piège, s’ouvrant à l’Autre par le toucher qui participait, on l’a vu précédemment, d’un système où le Moi accédait à l’autosuffisance. Le jeu de main est piégé. Certes Faust respire, voit et touche, et touchant, « crée le réel »[104]  ; mais au banc s’est substituée la main de Lust, qui enrichit le système C.E.M. en se posant comme médiatrice entre le Moi et le Monde. À la présence de l’objet se substitue celle d’un sujet reconnu à la fois comme différent et proche. « à la place de l’objet attendu », écrit Hans Robert Jauss, « il y a un sujet inattendu, à la place du corps comme chose disponible le corps de l’autre comme un Toi agissant lui-même (Faust : On me touche…Qui ? C’est toi, Lust… Lust : C’est moi… Pourquoi me dire Tu ? Faust : Parce que vous m’avez touché…). Dans ce jeu avec la main [...] s’opère rien de moins que l’extension de la totalité du corps-esprit-monde autour d’autrui. »[105] Le toucher a transformé la main de la secrétaire, simple outil servant à transcrire les pensées de Faust, en main d’une partenaire dans la quête du possible.

        Le motif de l’« érôs énergumène », que Valéry interprète au sens grec – à savoir « Érôs comme source d’énergie extrême », apparaît du reste dès le début de "Mon Faust". Cette énergie tente et effraie tout à la fois, la difficulté consistant à capter cette énergie sans se laisser envahir par elle au point d’être aliéné. La quatrième scène de l’acte II instaure cependant un instant cette fugace fusion des êtres qui n’aliène ni l’un ni l’autre : « Cela est donc né de vous et de moi, et non de vous ou de moi », constate Faust, étonné de la découverte d’une possible sortie hors de soi. Dans l’œuvre telle qu’elle a été éditée, cette fusion ne dure pas plus qu’un instant : Faust, reprenant sa « biographie », se centre à nouveau sur son Moi et replace Lust à son poste de secrétaire. Par ailleurs, Méphistophélès souligne le caractère illusoire d’un tel accord du Moi et du Toi : « Frouitt… frou…itt ! Encore une affaire de Frruitt… C’est une reprise… »[106]déclare-t-il ironiquement après que Lust et Faust ont mordu dans la pêche, en une parodie de la Genèse. Cependant, il semble que dans le quatrième acte – dont nous n’avons que des fragments – Faust consentait à s’abandonner davantage, avouant que « ce qu'il y a de plus précieux dans la vie et qui seul peut la faire aimer, garder, regretter, c'est précisément ce qui [...] se trouve ou se retrouve dans la présence et la correspondance, ou dans l'échange inouï, muet, de ce que je ne sais pas en moi, ni de moi, contre ce que je ne sais pas en toi, ni de toi. »[107].C’est encore dans ces fragments inédits que l’on trouve paradoxalement un superbe éloge de la tendresse : « Tendresse, moment où le Moi se dépouille de tout ce qui le revêtait, le déguisait, le distinguait du tout petit enfant qui est en chacun de nous, essentiel et caché, le germe ou le sentiment tout pur de vivre. Tendresse est une faiblesse de nature divine, une perte de connaissance dans la douceur. Quoi de plus fort que cette faiblesse qui nous dérobe à toutes forces, aux événements, aux prévisions, aux idées... »[107]. Qu’aurait été "Mon Faust" si ce quatrième acte avait été achevé ? Refusant l’amour considéré comme « une chose qu'un acte épuise, qu'enferme un lit » – une « convulsion grossière » –, Valéry y rêve d’un amour où, véritables partenaires, le Moi et le Toi se fondraient en un Nous : « Nous serions comme des Dieux, des harmoniques, intelligents, dans une correspondance immédiate de nos vies sensitives, sans parole, — et nos esprits feraient l'amour l'un avec l'autre comme des corps peuvent le faire. »[108]L’Autre y est conçu comme le quatrième élément d’un système qui, se donnant pour clos, tournait à vide : ce quatrième élément, d’abord nié, s’avère comme le seul capable d’instaurer « une convergence entre connaissance et sentiment de bonheur qui s’accomplit dans le Moi fini de l’autre, par delà l’épuisement du savoir et la simple reproduction de la vie »[109].

Sans doute un tel dénouement est-il moins désespérant que celui de la version publiée. Cependant on ne peut prétendre ignorer que Valéry n’a pas terminé cet acte et cet inachèvement est en lui-même significatif. Dans "Mon Faust", la figure du Solitaire se superpose à celle de Faust : à la possibilité des « harmoniques », à peine entrevus et ruinés par l’allusion implicite à l’expulsion de l’Eden[110], succède le solipsisme le plus brutal qui soit. Est-ce à dire que le scepticisme de Valéry est aussi radical que celui de sa dernière figure ? On se gardera bien de l’affirmer dans la mesure où aucune des deux pièces n’est véritablement achevée : Le Solitaire ne l’est pas plus que Lust et, selon Hans Robert Jauss, ce n’est pas un pur hasard[109]  : dans la nudité de leur inachèvement, les deux pièces exhibent « les diverses tentatives d’échapper à un scepticisme radical »[109] , toutes aussi précaires les unes que les autres et coexistant avec cette tentation de nihilisme.

« Seul ; Non-seul » : tel était le dilemme de Robinson et Faust le reprend à son compte. Telle est donc l’insoluble problématique posée par le système Valéryen « mon - Corps, mon - Esprit, mon - Monde », système dont Robinson et "Mon Faust" soulignent la faille essentielle : entre Moi et le Même, il y a l’Autre. Sans doute peut-on l’ignorer un moment, mais il finit tout de même par s’imposer en tant que sujet, nécessaire à la simple survie du Moi.

BIBLIOGRAPHIE

 

Œuvres de Paul Valéry :

"Mon Faust", Gallimard, Paris, 1946 ; collection Idées/ Gallimard, 180 p.

Histoires brisées, feuillet 18.

Robinson, in Histoires brisées, Gallimard, Paris, 1950, 189 p.

Cahiers, fac-similé intégral, tomes I à XXIX, Paris, CNRS, 1957 et sq. 

Cahiers, tome I, Paris, Gallimard, « Bibliothèque La Pléiade », 1973.

Cahiers, tome II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque La Pléiade », 1974.

Œuvres, tome I, Paris, Gallimard, « Bibliothèque La Pléiade », 1957.

Œuvres, tome II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque La Pléiade », 1960.

Ego scriptor, Poésie/Gallimard, 1992, 303 p.

 

Autres ouvrages :

Vicomte d’Arlincourt, Le Solitaire, tome I, Béchet, Paris, 1828, 228 p. ; numérisation BNF (http://gallica.bnf.fr/).

André Dabezies, Le Mythe de Faust, Armand Colin, Paris, 1972, 400 p.

Shuhsi Kao, Lire Valéry, José Corti, Paris, 1985, 213 p.

Hans Robert Jauss, Pour une herméneutique littéraire, Gallimard, 1988, 457 p.

 

NOTES

[1] Professeur de littérature française à l’Université de Californie, Los Angeles.

[2] Shuhsi Kao, Lire Valéry, José Corti, Paris, 1985, p. 74.

<[3] Il l’a lue dans une traduction de Gérard de Nerval.

[4] Paul Valéry, "Mon Faust", « Au lecteur de bonne foi et de mauvaise volonté », Gallimard, Paris, 1946 ; collection Idées/ Gallimard, p. 8.

[5] Paul Valéry, Cahiers, fac-similé intégral, tomes I à XXIX, Paris, CNRS, 1957 et sq. ; tome X, p. 137 ; tome XI, p. 248, 764, 814.

[6] Cf. André Dabezies, Le Mythe de Faust, Armand Colin, Paris, 1972, p. 196.

[7] Ibid., p. 197. André Dabezies ajoute en note que « c’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre la phrase trop souvent citée : "Troisième Faust. Tout ce que Goethe a ignoré. Drogues." (Cahiers, XIII, p. 894, en 1930).

[8] Paul Valéry, Cahiers, XXXII, 43-44. Cf. André Dabezies, Le Mythe de Faust, p. 197.

<[9] André Dabezies, Le Mythe de Faust, p. 197.

[10] Paul Valéry, Cahiers, XXIII, 546-547.

[11] Cf. André Dabezies, Le Mythe de Faust, p. 197 : « Faust, désenchanté comme il se doit, conclurait volon­tiers un second pacte avec le diable, mais celui-ci refuse, trop conscient de ce que le beau jeu du bien et du mal, des âmes et de l'enfer est complètement dévalué... »

[12] Publiée chez Gallimard en 1946.

[13] Paul Valéry, Cahiers, CNRS IV, 135.

[14] Paul Valéry, "Mon Faust", Lust, II, 1 ; Idées/ Gallimard, p. 54.

[15] Ibid., p. 53.

[16] Paul Valéry, Robinson, in Histoires brisées, Gallimard, Paris, 1950 ; La Jeune Parque et poèmes en prose, Poésie/Gallimard, p. 61.

[17] Paul Valéry, "Mon Faust", Le Solitaire, op. cit., p. 166.

[18] Paul Valéry, "Mon Faust", « Au lecteur de bonne foi et de mauvaise volonté », op. cit., p. 7-8.

[19] Ibid, Lust, I, 1, p. 19.

[20]  Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 62.

[21] Ibid., p. 58.

[22] Cf. Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 67 : « Robinson divisé. »

[23] Paul Valéry, Cahiers, tome I, Paris, Gallimard, « Bibliothèque La Pléiade », 1973, p. 192.

[24] Paul Valéry, Cahiers XV, 261-263.

[25] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 63.

[26] Paul Valéry, Ego scriptor, Poésie/Gallimard, 1992, p. 176.

[27] Paul Valéry, Lust, III, 4, op. cit., p. 129.

[28] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 68.  

[29] Paul Valéry, Lust, I, 2, op. cit., p. 44.

[30] Ibid., p. 45.

[31] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 66.  

[32] Paul Valéry, Le Solitaire, op. cit., p. 179.

[33] Paul Valéry, Cahiers, tome II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque La Pléiade », 1974, p. 1400-1401.

[34] Paul Valéry, Lust, I, 2, op. cit., p.36.

[35] Ibid., II, 1, op. cit., p.55.

[36] Ibid., I, 1, op. cit., p.20.

[37] Paul Valéry, Œuvres, tome I, Paris, Gallimard, « Bibliothèque La Pléiade », 1957, p 384.

[38] Paul Valéry, Cahiers IX, 1923, 500.

[39] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 69.  

[40] Ibid., p. 70.  

[41] Paul Valéry, Cahiers, tome I, Paris, Gallimard, « Bibliothèque La Pléiade », 1973, p. 1039.

[42] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 67.  

[43] Paul Valéry, Le Solitaire, I, 2, op. cit., p. 162.

[44] Ibid., p. 161.

[45] Nous empruntons cette expression au Vicomte d’Arlincourt dont Le Solitaire (Béchet, Paris, 1828) est peut-être, selon André Dabezies, à l’origine de celui de Valéry (cf. Le Mythe de Faust, p. 202).

[46] Paul Valéry, Le Solitaire, I, 2, op. cit., p. 153.

[47] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 66.  

[48] Paul Valéry, Le Solitaire, I, 2, op. cit., p. 154.

[49] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 63.

[50] Ibid., p. 68.

[51] Paul Valéry, "Mon Faust", « Au lecteur de bonne foi et de mauvaise volonté », op. cit., p. 7.

[52] Paul Valéry, Lust, II, 1, op. cit., p.57.

[53] III, 5, op. cit., p.130.

[54] Paul Valéry, Le Solitaire, I, 2, op. cit., p. 161.

[55] Hans Robert Jauss, Pour une herméneutique littéraire, Gallimard, 1988, p. 198.

[56] Paul Valéry, Cahiers, fac-similé intégral, tome XXI, Paris, CNRS, p. 162. Les termes soulignés le sont par Valéry.

[57] Paul Valéry, Le Solitaire, I, 2, op. cit., p. 153.

[58] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 66.

[59] Paul Valéry, Cahiers, XXV, 178.

[60] Paul Valéry, Lust, III, 5, op. cit., p.129.

[61] Ibid., II, 4, p. 73.

[62] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 67.

[63] Ibid., p. 66.

[64] Paul Valéry, Lust, I, 2, op. cit., p.37.

[65] Paul Valéry, Cahiers, fac-similé intégral, tome XXI, Paris, CNRS, vers 1930, p. 163.

[66] Paul Valéry, Ego scriptor, op. cit., p. 163.

[67] Paul Valéry, "Mon Faust", « Au lecteur de bonne foi et de mauvaise volonté », op. cit., p. 8.

[68] Paul Valéry, Robinson, op. cit., pp. 63 et 72.

[69] Ibid., p. 63.

[70] Paul Valéry, Lust, II, 4, op. cit., p.54. Nous conservons l’orthographe de la collection Idées : « Je ne fait que vivre ». Si elle est sans doute fautive, elle est cependant révélatrice du fonctionnement valéryen où le « je » est objet d’analyse distancié.

[71] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 66.

[72] Paul Valéry, Le Solitaire, op. cit., p. 169.

[73] Ibid., p. 170.

[74] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 64.

[75] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 65.

[76] Ibid., p. 62.

[77] Paul Valéry, Le Solitaire, op. cit., p. 170.

[78] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 64.

[79] André Dabezies, Le Mythe de Faust, op. cit., p. 200.

[80] Paul Valéry, Le Solitaire, I, 2, op. cit., p. 155.

[81] Ibid., p. 156.

[82] Paul Valéry, Lust, II, 1, op. cit., p.60.

[83] Ibid., III, 7, op. cit., p.146.

[84] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 62.

[85] Ibid., p. 67. L’allusion aux « murmures de la forêt » est significativement réitérée.

[86] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 67.

[87] Ibid., p. 70.

[88] Ibid., p. 65.

[89] Ibid., p. 63.

[90] Ibid., p. 66.

[91] Paul Valéry, Histoires brisées, feuillet 18, vers 1923.

[92] Paul Valéry, Lust, I, 1, op. cit., p.12.

[93] Paul Valéry, Le Solitaire, I, 2, op. cit., p. 154.

[94] Ibid., p. 165.

[95] Paul Valéry, Lust, II, 1, op. cit., p.55.

[96] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 70.

[97] Paul Valéry, Cahiers, fac-similé intégral, tome XXIII, Paris, CNRS, p. 103.

[98] Paul Valéry, Robinson, op. cit., p. 67.

[99] Ibid., p. 70.

[100] Paul Valéry, Lust, I, 2, op. cit., p. 31.

[101] Ibid., p. 30. à la fin de sa vie, Valéry connaît un autre amour perturbant avec Jean Voilier, alias Jeanne Loviton.

[102] Ibid., II, 5, p. 67.

[103] Paul Valéry, Lust, II, 5, op. cit., p. 74.

[104] Ibid., p. 73.

[105] Hans Robert Jauss, Pour une herméneutique littéraire, op. cit., p. 210-211.

[106] Paul Valéry, Lust, II, 6, op. cit., p. 85.

[107] Paul Valéry, Lust IV, « Mouvement I », in Œuvres, tome II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque La Pléiade », 1960, p. 1413. C’est là une de traductions du rêve de l’androgyne.

[108] Paul Valéry, Lust IV, « Mouvement II », p. 1415.

[109] Hans Robert Jauss, Pour une herméneutique littéraire, op. cit., p. 216.

[110] Faust et Lust ont en effet réitéré – la pêche remplaçant la pomme – la consommation du fruit défendu.