L'errance du chevalier dans deux romans arthuriens :

Le Chevalier de la Charrette et Le Bel Inconnu

La quête de l’aventure individuelle

Si l’on admet que Le Chevalier de la Charrette fut produit, conjointement avec Yvain, dans une période comprise entre 1177 et 1181[1] et que Le Bel Inconnu date au plus tard de la seconde décennie du XIIIe siècle, une quarantaine d’années environ séparent les deux œuvres. L’intervalle est somme toute assez court pour que l’on soit autorisé à confronter les deux romans arthuriens que sont Le Chevalier de la Charrette et Le Bel Inconnu quant à la représentation du modèle chevaleresque qu’ils véhiculent. La comparaison est d’autant plus légitime que le laps de temps qui les sépare sur le plan de l’histoire est inférieur à celui qui les sépare sur le plan de l’écriture : en effet, Le Bel Inconnu a pour protagoniste le fils de Gauvain, héros qui double Lancelot dans Le Chevalier de la Charrette. Il semble donc intéressant d’analyser, d’une génération à la suivante, l’évolution du motif du chevalier errant.

Dans L’Aventure chevaleresque, idéal et réalité dans le roman courtois, Erich Köhler souligne que « la période relativement calme que connut la France, de 1160 jusqu’à la troisième croisade de 1190, devait être particulièrement favorable à l’élaboration de l’idéal du chevalier en quête d’aventures »[2]. L’inactivité à laquelle cette période de paix contraignait la petite noblesse n’était pas sans poser de sérieux problèmes, les combats constituant pour elle non seulement un moyen de subsistance – par le butin amassé – mais également d’existence, par la gloire qu’ils lui apportent[3]. Comme l’explique Georges Duby dans un article intitulé « La femme, l’amour et la chevalerie », paru dans le premier numéro de la revue L’Histoire, si l’aîné d’une famille noble a quelques chances de se forger une situation dans la société, il en va tout autrement des cadets. Alors que leur frère peut « prendre place [...] parmi les seniores » dès l’instant où leur père quitte la maison – pour cause de pèlerinage, de retraite dans un monastère ou de mort –, ils sont quant à eux réduits à l’errance : ils « restent des "jeunes", des "bacheliers" » et « continuent de mener en lisière des "maisons", dans l’espace du tumulte et du désordre, une vie errante, aventureuse »[4]. À défaut de guerres, les « temps forts » de cette errance sont les tournois[5] qui réservent aux vainqueurs butin, honneur et mariage. « Tous les "jeunes" », écrit encore Georges Duby, « n’ont qu’une idée en tête, s’emparer d’une épouse, s’installer dans un lit, accéder au pouvoir, à l’indépendance qui est l’apanage des hommes mariés »[4]. . Le Bel Inconnu et Le Chevalier de la Charrette se font les échos de ces préoccupations. Ainsi Le Chevalier de la Charrette met-il en évidence la finalité matrimoniale des tournois, même si le tournoi de Noauz est détourné de son objectif par la disparition de Lancelot à l’issue du combat[6] :

Demantres que fors del païs

fu la reïne, ce m'est vis

pristrent un parlemant antr'eles

li dameisel, les dameiseles,

qui desconseilliees estoient,

et distrent qu'eles se voldroient

marïer molt prochienemant,

s'anpristrent a cel parlemant   

une ahatine et un tornoi. (Le Chevalier de la Charrette, v. 5359-67)

Dans Le Bel Inconnu, l’argument avancé par Blioblïeris pour obtenir sa grâce est celui de la gloire :

Se te vels, prison m’averos,  

Et de par moi pris averois. (Le Bel Inconnu, v. 479-80)

Dans une société qui voit une pareille émergence de la prise de conscience de l’individu en tant que tel, la nécessité s’impose rapidement de canaliser toutes les énergies excédentaires[7]. En effet grand est le risque de les voir se dévoyer en vile « roberie », ce dont témoigne amplement Renaud de Beaujeu dans Le Bel Inconnu. Le narrateur renchérit sur son héros – qui avait qualifié de « roberie » (v. 427) la coutume du gué périlleux – en désignant les trois compagnons de Blioblïeris de « robeor » (v. 1003), eux qui pourtant « le jor vont querrant aventure » et qui s’en retournent au Gué Périlleux « quant doit venir la nuis oscure » (v. 537-540). Dans les deux cas, la connotation attachée à la quête de l’aventure est d’évidence négative. L’aventure, porteuse de désordre par l’orgueil et la violence qu’elle promeut, est du reste mise à l’index en 1139 par le concile de Latran II qui interdit les tournois. Dans cette perspective, on comprend le rôle joué par le cycle arthurien qui tente de réhabiliter l’errance des chevaliers, substituant à la "vagatio" la quête d’une "peregrinatio". Cependant si les intentions de Chrétien de Troyes semblent claires, celles de Renaud de Beaujeu, près de deux décennies plus tard, semblent plus suspectes.

Les incipit du Chevalier de la Charrette et du Bel Inconnu sont à cet égard très intéressants dans la mesure où ils initient la quête des héros dans un univers de stabilité, celui de la cour du roi Arthur. Chrétien de Troyes et Renaud de Beaujeu évoquent tous deux une société soudée et très policée, en tout point conforme au statut du roi. Le premier la dit 

riche et bele tant con lui plot,

si riche com a roi estut. (Le Chevalier de la Charrette, v. 32-33)

ajoutant :

molt ot an la sale barons,

et si fu la reïne ansanble ;

si ot avoec aus, ce me sanble,

mainte bele dame cortoise,

bien parlant an lengue françoise. (Le Chevalier de la Charrette, v. 36-40)

Quant au second, il use – et abuse – de l’amplificatio, n’hésitant pas, du vers 11 au vers 27, à se montrer au besoin redondant. La cour du roi Arthur est ainsi qualifiée à deux reprises de « grans » (v. 15 et 19). Cet éclat, qui procure « grant joie » (v. 21), se trouve en quelque sorte légitimé par l’endroit où la cour s’est implantée, à savoir une « cités bonne et vaillains » (v. 16). Par ailleurs, la réitération du terme « asanblee / assanblés » (v. 18 et 20) insiste sur le rôle fédérateur de cette cour, qui réunit bon nombre de « bieles gens » : le narrateur ne se prive pas de dresser, du vers 30 au vers 54, le catalogue de tous ces « chevaliers d’armes vaillains ». En outre, à la différence de Chrétien de Troyes, Renaud de Beaujeu met en scène les divertissements offerts par le roi, preuves de sa largesse :

Quant i fu la cors asanblee,

La veïsiés grant joie faire,

As jogleors vïeles traire,

Harpes soner et estiver,

As canteors cançons canter. (Le Bel Inconnu, v. 20-24) 

Le narrateur insiste trop pour que ses propos ne nous paraissent pas suspects, d’autant que ces festivités sont curieusement données pour célébrer le couronnement du roi Arthur. Sans doute faut-il voir dans cet événement anachronique la volonté d’une prolepse narrative qui met le protagoniste en concurrence avec le roi : Guinglain est en effet lui-même couronné dans l’explicit. Ainsi la cour du roi Arthur n’est-elle plus qu’en apparence un lieu de cohésion sociale. Elle est au contraire le lieu que l’on doit quitter si l’on veut acquérir un quelconque statut.

           

Chrétien de Troyes lui-même, sans doute de façon plus subtile, remet en cause les vertus de la stabilité de la cour en décrivant ses piliers que sont Gauvain, Keu et le roi lui-même comme frappés d’immobilisme. Gauvain, en tant que neveu du roi, est sans aucun doute le parangon du chevalier courtois. Alors que Renaud de Beaujeu l’appelle simplement « Gavains li cortois » (v. 93), Chrétien de Troyes utilise une périphrase hyperbolique :

Artus n’a chevalier qu’an lot

tant con cestui, c’est bien seü. (Le Chevalier de la Charrette, v. 6298-99)

N’est-il pas par ailleurs celui qui chevauche « Bien loing devant tote la rote » (v. 269), à la poursuite du cortège de la reine et, dans cette quête, le frère d’armes de Lancelot ? Cependant, on le verra, il n’est pas anodin que ce dernier lui ravisse le rôle de protagoniste : Gauvain est trop homme de cour pour mener à bien sa quête. Keu est lui aussi friand d’aventure puisqu’il impose au roi un don contraignant, prouvant ainsi qu’il entend mener cette quête pour sa seule gloire. D’un roman de Chrétien de Troyes à l’autre, il est le fauteur de trouble jamais châtié car, comme le souligne Erich Köhler, il « représente l’aspect négatif de la cour royale et [...] la fonction salvatrice du mal immanent à la société, qui incite au dépassement suprême »[8]. Immuable comme Gauvain, il est comme lui un élément structurant de la cour. Quant au roi, il est rivé à son royaume, avouant devant toute la cour son impuissance à délivrer ses propres sujets :

Li rois respont qu’il li estuet

Sofrir, s’amander ne le puet,

Mes molt l’an poise duremant. (Le Chevalier de la Charrette, v. 61-63) 

Quelques années plus tard, Le Bel Inconnu constate, en dépit d’une affirmation réitérée de leur vaillance (v. 28 et 69), que les nobles sont en quelque sorte contaminés par l’immobilisme de leur souverain :

Li rois esgarde et atendoit     

Qui le don li demanderait

Mais n'i trove demandeor,      

Car n'i ot nul qui n'ot paor     

Que il aler ne li cornant. (Le Bel Inconnu, v. 199-204)

Dans cet univers de cour, statique par définition, le protagoniste est l’être courtois en devenir qui impose son dynamisme par le biais de son départ en aventure. Sa jeunesse est sans doute l’un des éléments à prendre en compte dans ce dynamisme. Dans Le Bel Inconnu, le reproche d’Hélie – « Trop es jovenes li chevaliers » (v. 235)[9] – est un écho au refus que le roi oppose au désir du Bel Inconnu de se porter au secours de la fille du roi Gringras :

Trop estes jovenes, biaus amis,

Trop t’i esteveroit pener. (Le Bel Inconnu, v. 214-15)

Le jeune chevalier est celui qui désire entrer dans l’âge d’homme et s’il entend mettre sa vaillance à l’épreuve, c’est afin de dissiper les doutes que son entourage semble nourrir à l’égard de sa virilité. En témoigne, dans Le Chevalier de la Charrette, la réaction du jeune chevalier qui veut s’emparer de la demoiselle qui a requis la protection de Lancelot. « Sui j’anfes a espoanter ? » rétorque-t-il à son père qui le dissuade d’engager un combat contre Lancelot (v. 1731). Si l’on se réfère à ce qu’en dit Jean-Claude Schmitt dans la revue L’Histoire, une telle revendication correspond tout à fait à celles des jeunes gens dans la réalité[10]. Cependant il faut distinguer la fougue du fils fanfaron, qui se réduit à un pur besoin de violence, de celle que manifestent dans leurs quêtes respectives Lancelot et Guinglain : celle du premier pourrait facilement, sans les conseils avisés de son père, dégénérer en "roberie" alors que celle de Lancelot et de Guinglain n’est que tension vers la réalisation du projet formulé dans Yvain par le héros éponyme, qui dit vouloir trouver :

Aventures por esprover

Ma proesce et mon hardemant (Yvain, v. 362-63)

Le statut de chevalier dépend tout entier de cette quête qui le différencie du vilain et qui, d’une certaine manière, le rend supérieur au roi lui-même puisqu’il s’y engage librement. Au mieux il contraint son souverain à adhérer à son projet par l’obtention d’un don en blanc : c’est le cas de Keu dans Le Chevalier de la Charrette et celui du Bel Inconnu dans le roman éponyme. En ce qui concerne Lancelot, le récit ne dit mot de son départ, soulignant ainsi son autonomie. L’errance du chevalier est donc un défi à l’immobilisme de la cour : en tant que telle, elle peut s’avérer un danger pour la cohésion de la société car l’individu y prime le groupe social. La particularité de cette quête est en effet de s’accomplir dans la solitude, même s’il s’agit d’une solitude relative dans la mesure où elle est ponctuée de diverses rencontres à caractère initiatique dans Le Chevalier de la Charrette et si, dans Le Bel Inconnu, elle est quelque peu remise en question par le fait que Robert, le fidèle écuyer que lui a prêté Gauvain, ne quitte presque jamais son maître, exception faite toutefois de l’épisode de la Cité en Ruines dans laquelle le Bel Inconnu pénètre seul.  

 

Les modalités de l’aventure

C’est sans doute dans les épreuves physiques que sont les combats et les tournois que le jeune chevalier est le plus apte à donner la preuve de sa valeur. Aucun roman arthurien ne saurait donc en faire l’économie. Dans Le Chevalier de la Charrette, on peut noter une gradation dans la difficulté – supposée – de ces combats. Lors de son premier combat, Lancelot n’affronte qu’un seul chevalier, celui qui garde le gué (v. 760-881). Le second combat s’avère par contre bien plus redoutable puisqu’il doit se mesurer non seulement à l’assaillant de la jeune fille violentée, mais aussi aux deux chevaliers « qui espees nues tenoient » (v. 1089) auxquels s’ajoutent, dans un doublement significatif, les quatre serviteurs munis d’une hache

tel don l’en poïst une vache

tranchier outre par mi l’eschine,

tot autresi con la racine

d’un genoivre ou d’une geneste. (Le Chevalier de la Charrette, v. 1092-95)

Le troisième combat qu’il doit livrer est d’une envergure plus impressionnante encore puisqu’il s’agit d’une bataille qui oppose les gens de Logres à ceux de Gorre :

Et furent bien mil chevalier

que d’une part et d’autre au mains

estre la jaude des vilains. (Le Chevalier de la Charrette, v. 2364-66)

Ces combats sont évidemment à lire comme le prélude aux trois combats qui opposeront par la suite Lancelot au redoutable Méléagant[11] et dont le dernier, décisif, constitue la clôture du roman. Entre temps les combats perdent curieusement leur caractère effrayant. Le défi du chevalier orgueilleux au sein même de la demeure de celui qui a offert l’hospitalité à Lancelot (v. 2677 et sq.) n’est pas suivi de l’effet attendu, à savoir un long et effroyable combat. Quant à celui du jeune chevalier qui veut ravir la demoiselle sous la protection de Lancelot, il ne débouche sur rien, le père empêchant tout affrontement et démontrant par là que Lancelot n’est plus tenu d’apporter les preuves de sa vaillance physique.

           

Les combats ne manquent pas non plus dans Le Bel Inconnu, mimant – semble-t-il – la construction du roman de Chrétien de Troyes. Le premier oppose en effet le Bel Inconnu au chevalier du gué, Blioblïeris, qui de « Mauvaisté ne vaut noient » (v. 450). Le second rappelle également, par le mobile et la démesure, le second combat de Lancelot dans Le Chevalier de la Charrette puisqu’il s’agit de soustraire une demoiselle à la convoitise de deux géants (v. 741 et sq.). Dans le troisième combat, plusieurs adversaires menacent Guinglain mais ces adversaires – Guillaume de Salebrant, le seigneur de Graies et celui de Saies – se présentent courtoisement l’un après l’autre[12], bien qu’ils aient été décrits au vers 586 comme ayant le coeur « fier et felon »[13]. Cependant si, après quatre autres combats[14], le récit nous offre le combat que tous les autres semblaient annoncer, à savoir celui contre le gigantesque Mahon – qui n’est pas sans rappeler Méléagant –, le récit de ce combat ne constitue pas la clôture du roman : au contraire celui-ci se poursuit sur plus un peu plus de deux mille vers sans qu’aucun autre affrontement n’ait lieu, preuve s’il en est que la reprise de la structure du Chevalier de la Charrette dans Le Bel Inconnu invitait à interpréter autrement la finalité des combats[15].

           

Le déroulement de ces affrontements, ainsi que l’analyse Marie-Luce Chênerie dans Le Chevalier errant dans les romans arthuriens en vers des XIIe et XIIIe siècles, est très codifié. Le combat commence d’abord à la lance et, celle-ci rompue, se poursuit à l’épée. La chute de cheval n’est jamais dégradante : elle témoigne seulement de la violence du combat. Dans Le Chevalier de la Charrette, le choc des lances est tel qu’il entraîne Lancelot et Méléagant :

Ne ni ont pas grant honte

eü se il sont a terre cheü

des que trestot ce lor failli. (Le Chevalier de la Charrette, v. 3603-05)

Dans le combat contre le chevalier orgueilleux, les combattants restent par contre plus longtemps en selle (v. 2677 et sq.). Le combat se fait rarement à mains nues. Cependant, s’il est complètement absent du Bel Inconnu, on trouve deux occurrences de ce type de combat dans Le Chevalier de la Charrette. Il est dans les deux cas signe d’urgence : Lancelot y est contraint lorsque, perdu dans ses pensées, il est surpris par le chevalier du gué (v. 703-811) et lorsqu’il lui faut sans délai se porter au secours de la demoiselle violentée (v. 114 9 et sq.)

           

Si tous ces combats sont l’occasion pour le héros de faire preuve de vaillance, ils n’ont cependant pour tout public que celui rencontré en chemin. Aussi est-il nécessaire d’insérer un autre type de combat, le tournoi, susceptible de réintégrer réellement le personnage dans la société par une reconnaissance des autres chevaliers. Bien qu’il ait, après l’épisode du Cruel Baiser, longtemps négligé les combats, Le Bel Inconnu consacre plus de six cents vers au récit du tournoi qui clôt le roman. Le Chevalier de la Charrette n’est pas en reste : le récit du tournoi de Noauz court sur plus de cinq cents vers et l’ordalie à la cour de Bademagu en occupe plus de cent. En l’occurrence, il est intéressant de noter que, bien qu’elle soit située dans l’Autre Monde, la cour du roi Bademagu fonctionne comme le miroir de celle du roi Arthur : comme dans cette dernière, on y a recours au jugement de Dieu. L’importance de tels récits dans l’un et l’autre roman dit assez la nécessité de développer la bravoure des chevaliers errants sous les yeux mêmes de ceux qui ne les ont pas encore vraiment reconnus en tant que pairs, à savoir l’entourage du roi. Il est à cet égard significatif que, dans les deux romans, les héros manifestent la même irrépressible envie de prendre part au tournoi annoncé à la cour du roi Arthur. Dans Le Chevalier de la Charrette, Lancelot, prisonnier, se lamente de ne pouvoir se mesurer à la fine fleur de la chevalerie :

Voir que trop sui desconseilliez

quant je ne porrai estre la

ou toz li biens del mont sera. (Le Chevalier de la Charrette, v. 5448-50)

Dans Le Bel Inconnu, le tournoi est la ruse imaginée par les conseillers du roi pour ramener Guinglain vers la cour du roi Arthur, qu’il a oubliée dans l’Île d’or :

Il ainme molt armes porter ;

Faites prendre un tornoiement [...]

Et quant cil en ora parler,

Saciés qu’il i vaura aller. (Le Bel Inconnu, v. 5272-76)

La ruse fonctionne et « riens ne puet Guinglain retenir » (v. 5371), pas même l’amour de Blanches-Mains.   

S’ils sont nombreux, les combats ne constituent pas pour autant la totalité des aventures rencontrées par les chevaliers errants. À ces épreuves d’ordre physique s’ajoutent des épreuves morales. Si les premières testaient la virilité du protagoniste, les secondes vérifient sa loyauté envers les femmes. Le Chevalier de la Charrette et Le Bel Inconnu font ainsi passer leurs protagonistes par les affres de l’amour. La première épreuve imposée à Lancelot n’est du reste pas un combat mais celle, bien pire, de la charrette. Cette épreuve, qui vise à mesurer l’authenticité de l’amour qu’il porte à Guenièvre par l’acceptation d’une humiliation, propose au héros de se disqualifier sur un plan chevaleresque. Paradoxalement, sa soumission, parce qu’elle est légèrement différée, le disqualifie aussi sur le plan amoureux. L’épreuve de la charrette contribue ainsi à une double marginalisation de Lancelot : il sera pendant longtemps désigné par l’oxymore du « Chevalier de la Charrette » car, ayant perdu honneur et amour, il lui faut reconquérir les deux. Or c’est cette double quête qu’initie l’épreuve de la charrette. Si la reconquête de l’honneur passe par les combats, celle de l’amour n’est possible que par le biais d’autres épreuves telles que celle du lit défendu – que l’on peut interpréter comme celle du désir surmonté – et celle du lit partagé où Lancelot donne la preuve de son entière fidélité à sa reine. La dernière épreuve que lui impose l’amour est celle du tournoi de Noauz. Il s’y soumet aux désirs de sa dame, combattant bien ou mal, selon son désir. Cette lâcheté, contraire au code de la chevalerie mais exigée par l’amour, redouble en quelque sorte l’épreuve initiale de la charrette, permettant à Lancelot de reconquérir, dans un subtil compromis, non seulement l’amour de sa dame, mais également son honneur puisqu’il est autorisé à vaincre avant de se retirer. Quant à sa soumission aux désirs des demoiselles rencontrées, fussent-ils contraires une fois de plus à son code de l’honneur comme l’est la demande d’occire son adversaire, elle préfigure cette soumission sans réserves à Guenièvre lors du tournoi, aussi contradictoires que soient ses ordres : ainsi accorde-t-il d’abord la grâce du chevalier du gué alors qu’il la refuse au chevalier orgueilleux, accédant dans les deux cas à la demande d’une demoiselle, tout comme il acceptera de se montrer valeureux ou lâche au combat, selon le désir de la reine.        

Dans Le Bel Inconnu, Guinglain est lui aussi soumis à de semblables épreuves. La première est celle du désir déçu lors de la visite nocturne de la fée. Cette dernière semble s’offrir. Ses paroles en témoignent autant que son attitude :

La dame li dist : « Bials amis,

Li mals d’amors m’a por vos pris ;

Iço saciés vos bien de voir

Que je vos aime outre pooir.

Plus ne me ppie soufrir

De vos veoir, ne plus tenir. (Le Bel Inconnu, v. 2441-46)

Mais cet abandon se révèle une épreuve puisqu’elle s’éloigne de Guinglain dès que ce dernier veut lui dérober un baiser, le laissant « esbahi » (v. 2459). Plus tard, la même fée feindra de l’ignorer, semblable en cela à la reine Guenièvre. L’épreuve du dédain plonge du reste Guinglain dans le même état suicidaire que celui de Lancelot. Abîmé dans ses pensées, ce dernier n’a même plus conscience du danger, comme en témoigne l’épisode du gué périlleux et, à l’annonce de la mort de sa dame, il se laisse aller à une vraie tentative de suicide[16]. Guinglain, lui, déclare à Blanches-Mains :

Bele, or ne m’en caut qui m’ochie,

Car por vos me desplaist ma vie. (Le Bel Inconnu, v. 4097-98)

Il ne dort ni ne mange plus, ne reprenant goût à la vie que lorsque la fée a consenti à lui pardonner. Cependant le pardon ne met pas pour autant un terme aux épreuves qui lui sont imposées puisqu’il lui faut encore subir celle de la chambre interdite (v. 4496 et sq.). La nature des épreuves que doivent surmonter Lancelot et Guinglain peuvent donc être classées en deux catégories : il leur faut non seulement prouver une obéissance sans faille à leur dame, mais il leur faut aussi savoir maîtriser leur désir amoureux : la récompense, dans l’un et l’autre cas, est à ce prix.

          

Outre les combats et les épreuves morales, d’autres aventures attendent les chevaliers errants des deux romans arthuriens : les merveilles. Après l’épreuve de la charrette, c’est celle du lit périlleux que doit affronter Lancelot. Sur ce lit interdit s’abat une lance enflammée qui embrase couvertures, draps et lit « a masse » (v. 523), mais Lancelot ne s’émeut pas pour autant, se recouchant tranquillement une fois le feu éteint :

ne por ce son lit ne guerpi,

einz se recoucha et dormi

tot autresi seürement

com il ot fet premieremant. (Le Chevalier de la Charrette, v. 531-34)

Certes il est normal que Lancelot, protégé par la fée Viviane qui lui a fait le don de l’anneau magique – celui qui rompt tous les sortilèges – se meuve dans le merveilleux avec autant d’aisance que sur les champs de bataille. Le narrateur évoque du reste cet anneau à deux reprises. La première occurrence démontre que Lancelot et ses compagnons, enfermés derrière les portes retombantes, ne sont aux prises d’aucun sortilège, contrairement aux apparences[17]. La seconde fois, l’anneau révèle par contre la présence d’un maléfice dans l’apparition des lions qui semblent garder le Pont de l’Épée. Dans le cimetière du futur, gardé par le saint homme qu’est l’ermite, Lancelot accomplit une autre merveille, comme le texte le souligne lui-même à plusieurs reprises :

Et li moinnes s’an esbahi [...]

quant veü ot ceste mervoille. (Le Chevalier de la Charrette, v. 1917-19)

et li chevaliers fu leanz,

si a fet mervoilles si granz

que toz seus la lame leva

c’onques de rien ne s’i greva. (Le Chevalier de la Charrette, v.1968)

Guinglain appartient lui aussi au monde merveilleux puisqu’il est le fils de la fée Blanchemal. En tant que tel, il est apte lui aussi à rompre des sortilèges comme la coutume de l’Île d’or, qui impose à tout nouvel arrivant un combat qui le voue soit à la mort soit à l’obligation de mener de nouveaux combats,

Por qu’il peüst set ans tenir,

L’usage faire et maintenir. (Le Bel Inconnu, v. 2019-20)

La Cité en Ruines est, comme l’Île d’or, sous l’emprise d’un maléfice que le Bel Inconnu doit rompre en deux étapes, la première étant la victoire remportée sur le magicien Mahon le Noir, qui se décompose en une matière glaireuse après avoir expulsé de son corps

[...] une fumiere,

qui molt estoit hideusse et fiere. (v. 3061-62).

Isi li canja sa figure

Molt estoit de male nature. (Le Bel Inconnu, v. 3069-70)

L’épreuve du Cruel Baiser reçu de la guivre constitue la seconde étape du désenvoûtement dont le Bel Inconnu est le vecteur, preuve évidente de son appartenance au merveilleux.

           

On le voit, les aventures auxquelles sont confrontés les chevaliers errants du Chevalier de la Charrette et du Bel Inconnu ne se limitent pas à mimer celles que pouvaient trouver les nobles contemporains des auteurs de ces romans. Les aventures héroïques ne suffiraient pas à elles seules à réintégrer le chevalier dans la société. Il est porteur d’un message beaucoup plus fort, adressé à toute la chevalerie. Que disent en effet Le Chevalier de la Charrette et Le Bel Inconnu sinon que batailler pour batailler ne convient pas et qu’il faut canaliser sa fougue juvénile en la mettant au service de ces plus hautes valeurs que sont non seulement l’amour, mais aussi le service de tous les « desconseilliez » ainsi que le combat contre toute forme de Mal.

 

Un itinéraire de formation

Le trajet suivi par les héros du Chevalier de la Charrette et du Bel Inconnu n’est donc qu’en apparence soumis au hasard. En témoigne dans l’un et l’autre roman l’importance accordée au temps, qu’il s’agisse de la durée ou du rythme des épreuves. Lancelot et Guinglain semblent tous deux animés par un sentiment d’urgence. Le premier manifeste son impatience – et « molt grant honte » (v. 866) – dès le premier combat qu’il livre :

Et dit que mal randra la dete

de la voie qu’il a enprise

quant il si longue piece a mise

a conquerre un seul chevalier. (Le Chevalier de la Charrette, v. 868-71)

Le Bel Inconnu montre la même impatience dans son combat contre les trois compagnons de Blioblïeris :

Dusqu’al jor dura la bataille

C’onques ne fu la desfinaille.

Li jors s’espant, l’aube creva ;

Li Desconeüs s’aïra. (Le Bel Inconnu, v. 1157-60)                  

C’est le même sentiment de l’urgence qui conduit Lancelot à refuser d’abord l’offre d’hébergement que lui fait l’homme qu’il rencontre avant la bataille contre les gens de Gorre :

[...] Ne porrait estre

que je herberjasse a ceste ore ;

car malvés est qui se demore

ne qui a eise se repose

puis il a enprise tel chose.(Le Chevalier de la Charrette, v. 2266-70)

Il n’accepte en fin de compte cet hébergement que parce que son hôte lui assure que son « ostex n’est mie ci pres », ce qui donne à Lancelot l’assurance de ne pas y arriver avant la « droite ore » (v. 2273-78). C’est pour le même motif qu’il décline également l’offre courtoise de Badegamu qui voudrait qu’il prenne le temps de soigner ses blessures avant d’affronter son fils. Lorsque le souverain du pays de Gorre lui propose un repos de deux à trois semaines, Lancelot répond aussitôt :

Mes je gast trop le tans ici, 

que perdre ne gaster ne vuel. (Le Chevalier de la Charrette, v. 3390-91)

Tout au plus accepte-t-il, par courtoisie, d’attendre jusqu’au lendemain :

Mes por vos ore tan ferai

Que jusqu'à demain atendrai ;

Et ja mar an parleroit nus,

Que je ne l’atandroie plus. (Le Chevalier de la Charrette, v. 3413-16)

On le voit, toute forme de délai est insupportable au héros et s’il y consent, ce n’est qu’après en avoir négocié la brièveté. Sans doute la libération de la reine exige-t-elle cette précipitation, dont il fait preuve dès le début du roman comme le montrent les chevaux qu’il épuise dans sa course. Cependant cette course effrénée n’est-elle pas aussi le signe du dynamisme d’un héros chargé d’accomplir son destin ? Le temps est du reste si important dans Le Chevalier de la Charrette que le héros éponyme paie très cher sa première hésitation.

           

Dans Le Bel Inconnu, l’urgence se manifeste surtout par l’accumulation des combats – neuf en cinq jours ! – ainsi que par le moment où ils se déroulent – pratiquement toujours à la tombée de la nuit. Le roman inverse en effet curieusement le code des aventures en matière de temporalité. Dans le roman arthurien, le chevalier rencontre en principe ses aventures – du moins s’il s’agit de combats – pendant son cheminement diurne, qui commence à l’aube et se termine à la tombée de la nuit, la nuit constituant une sorte de pause réservée à l’accueil dans un lieu clos. C’est du reste ce qu’illustrent les compagnons de Blioblïéris qui s’en vont « querre aventure » pendant la journée et s’en reviennent lorsque « Li jors faut et la nuit revient » (v. 547). Or, en ce qui concerne Guinglain et ceux qui l’accompagnent, le récit se contente de mentionner que « Le jor ont faite grant jornee » (v. 593), comme si l’obscurité était plus apte à aiguiser la tension du héros lancé sur sa trajectoire. Le Chevalier de la Charrette ne néglige pas non plus ce ressort dramatique qu’est la tombée de la nuit puisqu’elle est le moment où se déroulent certaines épreuves qualifiantes comme celles du lit périlleux ou du lit partagé. En revanche, l’oeuvre joue beaucoup moins de l’effet accumulatif des combats. Aux contraire du Bel Inconnu, ces combats sont espacés dans le récit, parfois séparés par une ou deux journées : ils ne se déroulent que les deuxième, quatrième, cinquième, septième, dixième jours et bien plus tard en ce qui concerne les deux derniers combats contre Méléagant, le dernier étant livré à la cour du roi Arthur un an plus tard. Cependant, au début du roman, l’alternance des épreuves de toutes natures imprime bien au récit un rythme qui semble accéléré.

          

  Néanmoins, comme le souligne Marie-Luce Chênerie dans Le Chevalier errant dans les romans arthuriens en vers des XIIe et XIIIe siècles, « après la rupture du départ, qu’il résulte d’une décision intérieure ou d’un engagement public, le premier impératif est la continuité du cheminement, l’intensité de l’effort, quelle que soit la durée »[18]. Le Chevalier de la Charrette ne manque pas de mettre en évidence cette peregrinatio :

tant tindrent voies et santiers

si con li droiz chemin les mainne

que il voient une fontainne. (Le Chevalier de la Charrette, v.1344-46)

Cel jor ont des la matinee

Chevalchié tres qu’a la vespree,

Qu’il ne troverent aventure. (Le Chevalier de la Charrette, v. 2505-07)

Le droit chemin vont cheminant

tant que li jorz vet declinant. (Le Chevalier de la Charrette, v.3004-05)

s’a tant erré qu’a Noauz vint. (Le Chevalier de la Charrette, v. 5505)

Chez Renaud de Beaujeu, le fait que les épreuves ne se déroulent que la nuit lui permet d’insister sur la durée du trajet, dût-il se répéter :

Le jor ont fait grande jornee. (Le Bel Inconnu, v. 595, 1497)

[...] tote jor avoit erré. (Le Bel Inconnu, v. 1873)

Dusques as vespres erré ont. (Le Bel Inconnu, v. 2492)

Chevaucié ont des la jornee

Desi que vint a la vespree

Plus de trente liues galesces. (Le Bel Inconnu, v. 3915)

Ce qui importe est donc de tenir le droit chemin. Dans ce contexte, on comprend l’importance particulière que revêt le motif du choix, et ce à divers niveaux. Dans Le Chevalier de la Charrette, le premier choix que doit effectuer Lancelot est celui du cheval. Ayant épuisé son cheval au point que celui-ci tombe mort aux pieds de Gauvain, il demande à ce dernier de lui prêter l’un des deux chevaux qui l’accompagnent mais lorsque Gauvain, toujours courtois, lui donne la possibilité de choisir, il prend curieusement le plus mauvais :

mes cil, cui granz besoigne en est,

n’ala pas querant le meillor,

ne le plus bel, ne le graignor,

einz monta tantost sor celui

que trova plus pres de lui. (Le Chevalier de la Charrette, v. 290-94)

Ce premier choix préfigure évidemment celui du pont, qui conduira Gauvain à quitter Lancelot. Dans cet épisode, c’est Lancelot qui, usant d’une ruse, laisse cette fois le choix à Gauvain, qui opte pour celui que la demoiselle a désigné comme « li moins perilleus » (v. 665) tout en assurant hypocritement que

molt est perilleus et grevains

li uns et li autres passages.( Le Chevalier de la Charrette, v. 690-91)

à Lancelot échoit donc le pont qu’il désirait secrètement, à savoir le Pont de l’Espee, l’emploi des lettres capitales disant assez le danger qu’il induit et le caractère probatoire qui en résulte. Dans l’un et l’autre cas, Lancelot prouve qu’il méprise la facilité mais que l’attirent au contraire les défis de toutes sortes, la « droite voie » n’étant assurément pas la voie la plus facile. On remarquera cependant que, dans l’épisode des deux ponts, Chrétien de Troyes renouvelle le motif des deux voies, les disposant non plus horizontalement mais verticalement. Il évite ainsi à Gauvain le déshonneur de choisir une quelconque voie de gauche, chargée de connotation négative. Par ailleurs, si Lancelot avait eu à s’engager sur une voie de droite, il eût trop tôt fait figure d’élu. Le motif des ponts est plus subtil en cela qu’il évite ce choix horizontal, proposant néanmoins un choix dans la verticalité non moins significatif. Par le choix qu’il fait, gauvain est en effet celui qui se situe en-dessous de Lancelot : la spatialité dit ce que met par ailleurs en évidence la nature des dangers encourus. Il faut également souligner que si le pont dans l’eau[19]

 [...] n’a que pié et demi

de lé et autrement d’espés (Le Chevalier de la Charrette, v.662-63)

celui de l’Épée s’avère encore plus étroit puisqu’il « est com espee tranchanz » 5V. 671). Si Gauvain choisit bien une sorte de « porte étroite », Lancelot le supplante cependant.

           

Répliques de ces choix concernant l’errance proprement dite, les choix d’ordre moraux ne sont pas moins importants, qui donnent lieu dans Le Chevalier de la Charrette à de nombreuses argumentations pro et contra, de type scolastique. Le débat entre Raison et Amour devant la charrette en est la première occurrence :

mes Reisons, qui d’Amors se part

li dit que del monter se gart [...]

mes Amors est el cuer anclose

qui li comande et semont

que tost an la charrete mont. (Le Chevalier de la Charrette, v. 365-74)

Cette délibération est suivie quelques vers plus loin par celle qu’engendre la vue de la demoiselle assaillie (v. 1097 et sq.), ou encore plus loin celle provoquée par l’exigence de la demoiselle à la mule :

largece et pitiez li comandent

que lor boen face a enbedeus.  (Le Chevalier de la Charrette, v. 2838-39)

Cependant, quel que soit le choix, il ne sera pas satisfaisant, les exigences de Largesse et de Pitié se révélant antithétiques. La fréquence de ces débats allégoriques, dans Le Chevalier de la Charrette, prouvent bien que le cheminement du chevalier n’est pas dû au hasard : son itinéraire ne lui échappe pas puisque c’est lui qui est en demeure de choisir. N’est-ce pas là le propre du roman d’apprentissage ?

           

Si le Bel Inconnu semble davantage ignorer ces périodes d’hésitation, si la « droite voie » semble pour lui plus évidente – sans doute parce que le personnage est moins subtil que Lancelot –, il n’en demeure pas moins qu’il est à chaque épreuve mis en demeure de faire un choix. À chaque fois en effet, l’un ou l’autre de ses compagnons – quand ce n’est pas son adversaire lui-même – le met en garde, l’implorant de ne pas se lancer dans l’aventure, et à chaque fois, le Bel Inconnu réitère l’entêtement qu’il a manifesté depuis le départ.

Damoiselle, por tot le mont

Je ne retorneroie mie

Tant cor j’aie ens el cors la vie

Et s’avrai la voie furnie,

Car trop serroit grand couardie. (Le Bel Inconnu, v. 382-86)

rétorque-t-il à Hélie qui tente de le dissuader d’engager son premier combat. L’itinéraire du chevalier ne saurait donc tolérer ni le retour sur ses pas, ni même le détour. Au chevalier qui lui propose une « plus longue voie et plus seüre » (v. 2155) que le Pont de l’épée, Lancelot demande :

[...] Els ele aussi droite

come ceste voie de ça ? (Le Chevalier de la Charrette, v. 2152-53)

Comme le chevalier lui répond par la négative, Lancelot refuse de s’y engager, préférant les périls de la « droite voie ». C’est ce que met aussi en évidence l’épisode de la fontaine dans lequel Lancelot s’insurge contre la tentative de la demoiselle qui l’accompagne et qui entend le dévoyer : la demoiselle veut en effet le mettre « en une autre voie » (v. 1360) afin qu’il ne voie pas la fontaine où s’est arrêtée Guenièvre. Le refus du détour est parfois également motivé par l’exigence de la fidélité à la promesse donnée, comme c’est le cas à Noauz où Lancelot ne s’attarde pas, lié qu’il est par la parole donnée à sa gardienne dans la tour (v. 6036 et sq.). Il faut emprisonner Lancelot pour que l’élan dynamique de celui-ci soit brisé et si, au sortir de sa geôle, il s’écarte de la « droite voie », c’est à son insu : très affaibli par sa captivité, il ne se rend pas compte que la sœur de Mélagant

[...] se desvoie tot de gré,

por ce qu’an nes voie. (Le Chevalier de la Charrette, v. 6643-44)

Dans cette perspective, les lieux de l’aventure sont eux aussi significatifs. Les romans arthuriens alternent les lieux hostiles et les "loci amœni". Les traversées des forêts et des landes, lieux d’ensauvagement par excellence, rythment l’errance, toujours associées aux combats. C’est là que se déroulent, au début du Chevalier de la Charrette, les violents combats dont on ne voit – avec Gauvain – que les effroyables conséquences. C’est là aussi que se déroule, dans Le Bel Inconnu, le combat contre les deux géants. À ces lieux hostiles, en tous points opposés à la douceur de la cour, succèdent parfois des lieux plus policés comme la prairie. Ce lieu est de toute évidence marqué par la présence féminine, qu’il s’agisse de la prairie traversée par le cortège de la reine dont la vue fait défaillir Lancelot au point qu’il est en grand danger de se défenestrer, ou de celle qui révèle la fontaine auprès de laquelle a séjourné Guenièvre, y abandonnant son peigne et l’un de ses cheveux, précieuse relique pour Lancelot, ou encore le pré aux jeux dans lequel, en raison de la beauté du lieu, jeunes filles et jeunes gens s’ébattent avec bonheur :

En cele pree avoit puceles

et chevaliers et dameiseles,

qui jooient a plusors jeus,

por ce que biax estoit li leus. (Le Chevalier de la Charrette, v. 1635-38)

Le Bel Inconnu propose lui aussi de nombreuses variations sur ce "locus amœnus". Ainsi à l’instar des jeunes gens installés dans le pré aux jeux du Chevalier de la Charrette, Blioblïeris joue lui aussi aux échecs[20] dans le pré qui borde le gué périlleux. Quant à la prairie que le Bel Inconnu et ses compagnons choisissent pour se reposer, après la longue étape qui suit le combat contre les trois compagnons de Blioblïeris, Renaud de Beaujeu nous la décrit comme réellement idyllique. C’est un « bel pré » (v. 600),

[...] un pré,

Dont molt flairoit l’erbe soué. (Le Bel Inconnu, v. 595-96)

C’est un lieu propice aux épanchements de l’âme car

Li lousignols sor els cantoit. (Le Bel Inconnu, v. 628)

Cependant, comme souvent, le narrateur procède à une subversion du motif en faisant de ce lieu l’antichambre de l’horreur. La forêt l’entoure et c’est là que le Bel Inconnu devra se porter au secours de la demoiselle violentée par les géants. De même, alors qu’en raison de la victoire, le Bel Inconnu est en droit d’espérer passer un moment de détente agréable en compagnie des deux jeunes filles que sont Hélie et Margerie, il est menacé par un nouvel affrontement et curieusement, c’est Robert qui formule les paroles qu’un Lancelot aurait prononcées en pareille occasion :

Trop demorés ;

Por l’amor Diu, car vos hastés :

Li demorers forment me grieve. (Le Bel Inconnu, 997-99)[21]

Dans Le Bel Inconnu, les cités constituent elles aussi à première vue des "loci amœni". Renaud de Beaujeu prend en effet un évident plaisir à décrire longuement l’opulence de Becleu (v. 1501 et sq.), de l’Île d’or (v. 1883 et sq.) ou de Galigans (v. 2493 et sq.) avant de guider les pas de son protagoniste vers la Cité en Ruines. Néanmoins, ces villes, pour riches et avenantes qu’elles paraissent, n’en réservent pas moins de terribles combats au héros. Le "locus amœnus" est donc à lire, dans Le Bel Inconnu, comme le signe des dangers encourus par ceux qui s’abandonnent à la douceur de la vie policée ou qui se laissent anesthésier par la douceur d’une présence féminine, le "locus amœnus" par excellence étant sans aucun doute le magnifique jardin circulaire de la fée Blanches-Mains – annoncé quelques vers plus haut par le champ clos de l’épervier (v. 1687-90) – que le narrateur décrit très longuement (v. 4300 et sq.) et qui semble préfigurer le Paradis. L’opposition entre les lieux sauvages et les lieux policés renvoie sans doute à la difficile conciliation entre les exigences de l’honneur et celles de l’amour, dans laquelle le roman arthurien engage ses chevaliers.

Qui dit formation, dit initiation et rites de passage. Sans doute est-ce dans cette perspective qu’il convient de décrypter les lieux de passage que sont les gués – indissociables de toute quête[22] – ou les ponts, sans doute plus intéressants quant à leur connotation, dans la mesure où ils dominent une eau noire et menaçante. Dans Le Bel Inconnu, la Cité en ruines est cernée par « deus augues molt bruians » (v. 2779-80). Le Chevalier de la Charrette explicite plus longuement le danger et le dramatise dans sa description du Pont de l’épée :

et voient l’eve felenesse,

noire et bruiant, roide et espesse,

tant leide et tant espoantable

con se fust li fluns au deable,

et tant perilleuse et parfonde

qu’il n’est riens nule an tot le monde,

s’ele i cheoit, ne fust alee

aussi con an la mer betee. » (Le Chevalier de la Charrette, v. 3009-16)

Dans les deux cas, le passage du pont est en quelque sorte une victoire sur l’Autre Monde, une victoire sur la mort. En cela, la chute de Gauvain, dans Le Chevalier de la Charrette, ne manque pas d’intérêt car elle permet de mesurer l’écart qui sépare le simple mortel du héros, qui s’achemine vers son statut d’élu. De même faut-il remarquer que, pour la première fois dans Le Bel Inconnu, les compagnons de Guinglain se désolidarisent complètement de son aventure, se contentant de se désoler (v. 2788), dès qu’il est sur le point de franchir le pont de la Cité en Ruines. C’est donc en héros solitaire que Guinglain affronte cette épreuve décisive.

           

L’eau est du reste un thème majeur dans les deux œuvres. La rivière tumultueuse trouve sans doute son corollaire dans la mer qui enserre la tour dans laquelle est retenu Lancelot. Cependant, Le Bel Inconnu offre au lecteur une version plus agréable de l’île, à travers l’Île d’or, indissociable du personnage féminin de la fée Blanche-Mains[23]. L’eau est en effet indissociable de la féminité : c’est dans un lac que séjourne la protectrice de Lancelot, tandis que la fontaine rappelle Guenièvre, se faisant miroir de l’absence (v. 1424 et sq.). On pourrait sans doute aussi rappeler le bain donné par la sœur de Méléagant (v. 6663), autre figure féminine protectrice. Très souvent, du reste, cette eau est liée à l’extase amoureuse comme en témoignent respectivement les épisodes du gué périlleux et de la fontaine[24].

 

La quête et le dépassement de soi

           

Ce que semblent proposer les deux romans arthuriens que nous étudions est triple. Ils font d’abord évoluer sous les yeux d’une chevalerie en perte de repères les parangons de vertus chevaleresques que sont Lancelot et Guinglain. Au-delà de cette réhabilitation de la vaillance, les romans invitent aussi à une réflexion sur la conciliation des exigences de l’amour et de celles de l’honneur. Cependant le recours au merveilleux invite à rechercher encore plus loin les causes de l’errance et de sa métamorphose en peregrinatio.

           

Comme le souligne Marc Bloch dans La Société féodale : « Un corps souple et musclé, il est presque superflu de le dire, ne suffit pourtant pas à faire le chevalier idéal. Encore faut-il qu’il s’y ajoute le courage. »[25] c’est ce que mettent en avant l’un et l’autre roman. Leurs héros, habiles dans le maniement des armes, ne reculent jamais devant un combat. Dans Le Chevalier de la Charrette, Méléagant lui-même recherche avec obstination le combat avec un homme qu’il sait pourtant invincible. Il en est de même pour Gauvain qui s’offre à remplacer Lancelot si celui-ci est absent au rendez-vous fixé par Méléagant. La prouesse dont les héros font la démonstration au travers de leurs combats acharnés est donc l’alliance de la force, de l’adresse, de l’agilité, de la résistance et du courage. L’évanouissement est alors le signe de la très grande valeur des adversaires, signe de « grant  vertu ». Dans Le Bel Inconnu, le choc est tel que les chevaliers « A la terre gisent pasmé » (v. 2143) et que « Estonné sont li destrier » (v. 2145). Néanmoins la prouesse ne suffit pas : encore faut-il aussi savoir devancer le danger. Les narrateurs prennent du reste parfois leurs héros en défaut de vigilance pour souligner les conséquences désastreuses que peut leur valoir une telle attitude. Lancelot, aveuglé par le souvenir de sa dame, ne voit pas le chevalier du gué ni n’entend ses sommations, ce qui lui vaut une chute, dont le ressort comique est évident. Le motif du chevalier pensif sera du reste réitéré au cours du roman, toujours lié à un danger pour le protagoniste. Guinglain, lui-même, serait en grand danger s’il n’était réveillé par Robert à l’arrivée des compagnons de Blioblïéris (v. 985-994). Cependant ce que disent aussi les deux romans arthuriens, c’est que le chevalier doit mettre ses qualités guerrières au service du Bien : il lui faut venger les demoiselles offensées et non les violenter, libérer les prisonniers, exterminer les fauteurs de trouble. Les deux œuvres insistent beaucoup sur les qualités morales dont doit faire preuve un bon chevalier. Marie-Luce Chênerie mentionne La Forme des Tournoys[26], qui codifiait le combat chevaleresque. Nul chevalier digne de ce nom ne saurait mener un combat inégal : aussi est-il interdit de combattre un homme blessé, désarmé ou démonté, de blesser son cheval, et il convient de mettre pied à terre dès que son adversaire a été désarçonné. Le Bel Inconnu, se faisant didactique, rappelle à maintes reprises ces règles. Alors que les compagnons de Blioblïeris s’apprêtent à attaquer un homme qui émerge à peine de ses rêves, c’est une femme qui s’insurge. Hélie leur hurle en effet :

Coment pensés tel vilonnie

D’asalir home desarmé ? (Le Bel Inconnu, v. 1016-18)

Et les chevaliers de répondre courtoisement : « don s’aille armer » (v. 1036). Renaud de Beaujeu rappelle par ailleurs à ses contemporains l’interdiction – trop souvent négligée semble-t-il – d’attaquer à plusieurs, soulignant que les compagnons de Blioblïéris attaquent l’un après l’autre le Bel Inconnu :

Et a cel tans costume estoit

Que quant un s hom se conbattoit

N’avoit garde que de celui

Qui faissoit sa bataille a lui.

Or va li tans afebloiant

Et cis usages decaant,

Que vinc et cinc enprendent un ;

Cis affaires est si comun

Que tuit le tienent de or mes. [...]

Mais dont estoit fois et francisse,

Pitiés, proesce et cortoisie,

Et largece sans vilonnie,

Or fait cascuns tot son pooir,

Tot entendent au decevoir. (Le Bel Inconnu, v. 1067-81) 

Bademagu obéit au même code lorsqu’il supplie Lancelot de soigner ses blessures avant d’affronter son propre fils, ainsi qu’on l’a vu précédemment.

           

Le chevalier doit non seulement respecter son adversaire mais il doit, surtout, mettre ses qualités physiques au service de tous les « desconseilliez ». C’est ce que ne cessent d’illustrer Le Chevalier de la Charrette et Le Bel Inconnu. Lancelot se porte ainsi au secours d’une jeune fille en apparence violentée comme le fera Guinglain, en dépit des tentatives de dissuasion que lui oppose Hélie. Lancelot est cependant encore plus emblématique que Guinglain dans la mesure où il se bat aux côtés des sujets de Logres et qu’en libérant la reine, il les libère aussi du joug de Méléagant. Lancelot et Guinglain sont aussi tous les deux des hommes qui savent, le combat fini, accorder merci. Lancelot laisse la vie sauve au chevalier du gué tandis que, dans Le Bel Inconnu, Renaud de Beaujeu prend un malin plaisir à instaurer une rencontre entre la reine Blonde Esmerée et tous ceux que Guiglain a graciés (v. 5518-28). Ceux-ci, du reste, se sont transformés en vrais chevaliers, comme contaminés par la noblesse d’âme de leur vainqueur : « Molt estoient tot quatre preu », commente le narrateur (v. 5528). Aussi Lancelot est-il placé devant un cruel dilemme lorsque la demoiselle à la mule lui demande de tuer le chevalier orgueilleux. Comment en effet concilier "largece" et "pitié", sinon par une ruse ? Lancelot offre donc au chevalier un second combat. À l’issue du premier, il satisfait l’exigence de "pitié" ; à l’issue du second, il satisfait celle de "largece" en offrant à la demoiselle la tête du vaincu. On le voit, le chevalier ne doit pas être impulsif comme le sont les vulgaires robeors. Il doit apprendre à se maîtriser, voire à se dépasser, et dans cette entreprise, nécessaire est le recours à Dieu. Lancelot ne manque pas d’entrer dans l’église qui jouxte le cimetière du futur et Chrétien commente cet acte en ces termes :

Ne fist que vilains ne que fos

li chevaliers qui el mostier

entra a pié por Deu proier. (Le Chevalier de la Charrette, v. 1840-42)

C’est encore la foi et l'espérance qui l’aident à triompher dans l’épreuve du Pont de l’Épée :

mes j’ai tel foi et tel creance

an Deu qu’il me garra par tot. (Le Chevalier de la Charrette, v. 3084- 3085)

Quant à Guinglain, il ne manque pas non plus d’invoquer le nom de Dieu à maintes reprises. Les deux romans proposent donc à la noblesse qui leur est contemporaine un rappel des vertus majeures de la chevalerie. Il semblerait que ce rappel soit particulièrement opportun à la fin du XIIe siècle (ou au début du XIIIe) car, si l’on en croit Renaud de Beaujeu, elles sont en passe d’être négligées.

           

Néanmoins, Le Chevalier de la Charrette et Le Bel Inconnu vont bien au-delà de ce rappel de ces vertus guerrières en introduisant l’un et l’autre le motif de la présence féminine et, partant, celui de l’amour. Le chevalier, on l’a vu, doit se porter au secours des « desconseilliez », au rang desquels il  faut bien évidemment classer les inévitables demoiselles que le chevalier errant rencontre en chemin. On a déjà vu que Lancelot et Guinglain n’hésitent pas à affronter de très grands dangers pour protéger la virginité des jeunes filles. Par ailleurs, Lancelot respecte la coutume qui veut qu’un chevalier accompagne la demoiselle qui en formule la demande, dût-il se lancer dans un combat pour respecter sa parole[27]. On remarquera par contre l’ironie du Bel Inconnu, dans lequel le héros éponyme impose son assistance alors que la demoiselle la lui refuse. Le dévouement à la femme doit être total, pouvant aller jusqu’à une certaine forme de sacrifice, comme en témoigne le don contraignant imposé par la sœur de Méléagant. Ce dévouement préfigure évidemment celui que le chevalier doit à la dame de ses pensées. Dans Le Chevalier de la Charrette, le personnage principal pourrait être la reine Guenièvre. En dépit de son absence physique, elle est celle qui occupe presque tout l’espace textuel. Motivant le chevalier dans ses combats[28], elle est aussi celle qui l’anime dans les épreuves merveilleuses : c’est pour elle, par exemple, qu’il déploie une force inégalable dans le passage du Pont de l’épée. Or ce dévouement doit être sans faille, comme en témoigne la punition qui sanctionne son hésitation à monter dans la charrette. Il est en outre quelque peu irrationnel, comme on le voit lors du combat de Noauz, où il obéit sans contester aux ordres contradictoires de sa reine, cette dernière épreuve permettant d’effacer la première, dans laquelle Lancelot a failli. Néanmoins, on l’a vu, le tournoi permet à Lancelot de réconcilier amour et vertus chevaleresques.

Le Chevalier de la Charrette et Le Bel Inconnu sont en ce sens des romans de l’apprentissage sentimental. Le premier ne cesse de dire combien est douloureux le chemin qui mène à la dame désirée. Les extases amoureuses, voire le désir de mort, s’emparent du héros à de nombreuses reprises. La première a lieu au moment où Lancelot, du haut d’une tour, découvre l’objet de ses désirs emporté dans le cortège qui traverse la prairie, la seconde à l’approche du gué et la troisième à la vue du peigne qui a appartenu à Guenièvre. Ce que dit le texte en ce qui concerne les deux premières occurrences, c’est combien l’amour peut menacer jusqu’à l’intégrité physique du chevalier amoureux. L’une et l’autre mettraient en danger la vie de Lancelot si Gauvain n’intervenait pour empêcher la défenestration dans la première et si le contact de l’eau ne lui faisait pas reprendre contact avec la réalité dans la seconde. L’amour conduit par ailleurs Lancelot à se mutiler deux fois au cours du roman : il se blesse d’abord dans la traversée du pont, puis en écartant les barreaux de la chambre de Guenièvre. Le motif du sang sur le drap est du reste explicite : ce n’est pas le sang de la dame qui est ici versé, mais celui de l’homme. Dans Le Bel Inconnu, l’amour est également indissociable de la douleur. Guinglain en fait d’abord l’apprentissage chez Blonde Esmerée, chez qui il découvre son amour pour Blanches-Mains, lui qui se moquait lorsque Robert lui parlait d’amour :

Icele me destraint si or

Que de vie ne sui certains

Se nen ai cele as Blances Mains.

Molt le desir a grant merveille ;

S’amors m’ocist, souvent m’esvelle. (Le Bel Inconnu, v. 3746-48)

Ce douloureux apprentissage de l’amour se poursuit lorsque, revenu dans l’Île d’or, il est éconduit par sa dame, ce mépris l’incitant à se laisser dépérir. Si les combats conduisent les chevaliers à démontrer qu’ils ne sont pas aussi dénués de bravoure que semble le penser leur entourage, les héros ont aussi à apporter la preuve de leur maturité affective. Cette réhabilitation affective passe, comme on l’a déjà vu,  par deux types d’épreuves : celles qui testent leur aptitude à dépasser leur désir[29] et celles qui testent la qualité de leur "service" auprès de la dame. La nuit d’amour que Lancelot finit par obtenir de sa dame n’a lieu qu’au terme d’une longue réhabilitation où il a dû renoncer maintes fois à son ego. Quant à Guinglain, il mérite la Blonde Esmerée après la terrible épreuve du baiser de la guivre et il n’accède au lit de Blanches-Mains qu’après avoir lui aussi subi non seulement cinq jours d’attente avant de pouvoir se mettre en route, mais aussi, « longement » (v. 4161), le mépris de Blanches-Mains dans l’Île d’or. Contrairement aux combats qui exigent un rythme accéléré, l’amour demande du temps et de la patience. Dans Le Chevalier de la Charrette, le temps semble s’étirer jusqu’à se diluer dès que la reine est libérée.

           

On peut cependant se demander si cet apprentissage de l’amour, tel qu’il est mis en scène dans les deux romans arthuriens, a une quelconque valeur exemplaire. Pour ce qui est du Chevalier de la Charrette, il est évident que si apprentissage de l’amour il y a, celui-ci n’est pas sans poser quelques problèmes d’ordre moral puisque l’amour promu au rang de valeur supérieure à la prouesse est un amour adultère. Ce fait explique, pour certains critiques, l’abandon de l’écriture par Chrétien de Troyes, l’explicit étant pris en charge par un certain Godefroi de Leigni, qui affirme cependant l’avoir fait avec le plein accord de Chrétien de Troyes. Dans Le Bel Inconnu, le fonctionnement amoureux de Guinglain n’est pas moins problématique puisqu’il y apparaît assez volage, ne nous ménageant pas les revirements. Acquiescant aux projets de mariage avec Blonde Esmerée après l’avoir promis à Blanches-Mains, il la quitte par ruse pour rejoindre l’objet de ses premiers désirs. Or il suffit de l’annonce d’un tournoi pour qu’il oublie combien la conquête de la fée fut difficile et c’est sans remords qu’il court vers le tournoi et … le mariage avec Blonde Esmerée ! Cette inconstance semble difficilement conciliable avec la visée d’un roman d’apprentissage. Sans doute l’autonomie du héros est-elle en l’occurrence limitée puisque dans les deux cas, ce sont les femmes qui ont décidé du mariage. Sans doute aussi obéit-il aux ordres de son roi en épousant Blonde Esmerée. Cependant ce mariage lui apporte surtout un statut social dans le monde "réel", celui qui est reconnu par la cour du roi Arthur : il devient en effet roi du pays de Galles.

           

Cette conclusion est donc moins problématique qu’il n’y paraît puisqu’elle réintègre le héros au sein de la société. Les deux romans se présentent en effet surtout comme une quête de soi. À chaque incipit, le héros s’y présente privé de nom. Le Bel Inconnu ne sait pas qui il est et c’est au roi de lui donner un nom provisoire qui, ne faisant référence qu’à son apparence physique, laisse ouverts tous les champs de conquête possibles, aux plans amoureux et chevaleresque. De même, lors d’une de ses extases, Lancelot perd-il le souvenir de son nom (v. 717) et lorsqu’on lui demande de se nommer après qu’il a soulevé la dalle, il s’y refuse se désignant seulement comme un chevalier. Dans l’un et l’autre cas, l’incognito n’est levé qu’au terme d’un certain cheminement. C’est la reine Guenièvre qui restitue à Lancelot son entière identité en le nommant du haut de la tour où elle est prisonnière, dans une situation qui inverse du reste spatialement celle où Lancelot, du haut d’une tour, voyait s’éloigner sa dame. Quant à Guinglain, son nom et ses origines ne lui sont révélés qu’à l’issue du Cruel Baiser. La restitution du nom revêt, dans les deux romans, une importance particulière car elle est le signe d’une réintégration du chevalier marginalisé au sein de la communauté. Le roman arthurien n’est qu’en apparence déconnecté de la réalité. Il est au contraire œuvre de propagande. Les aventures surmontées par le héros, selon une gradation qui ne laisse rien au hasard, offrent au public de l’époque une purification exemplaire. La tentation de l’aventure hors de l’espace social est maîtrisée : en témoigne la libération des prisonniers du pays de Gorre qui compense ce que peut avoir de subversif l’amour que Lancelot porte à la femme de son roi. En témoigne aussi, dans Le Bel Inconnu, le renvoi des vaincus à la cour d’Arthur, en gage d’indéfectible fidélité. Il est d’ailleurs intéressant de noter que ces vaincus sont admis à devenir des chevaliers de la Table Ronde, après avoir été des rebelles. La preuve la plus éclatante de la réhabilitation sociale doit être cherchée dans l’attitude du roi et de son entourage lorsque les héros reviennent à la cour. Dans les deux cas, on fait fête à celui qui, par un audacieux trajet solitaire, a su non seulement se montrer digne de rentrer dans la communauté qui l’ignorait mais également d’en assurer la cohésion.

          

  La présence de la merveille dans l’un et l’autre roman est toutefois telle qu’il nous faut aller au-delà de cette interprétation. Le parcours des héros est jalonné de personnages à la frontière du monde réel et de l’Autre Monde, tels les nains psychopompes. Ces personnages sont connotés de façon nettement négative dans Le Chevalier de la Charrette. Celui qui attend Lancelot auprès de la charrette est qualifié de « pute origine » (v. 354). Quant à celui qui tend un piège à Lancelot alors qu’il s’approche du pont sous l’eau, il arrive, menaçant,

sor un grant chaceor,

et tint une corgiee por chacier

son chaceor et menacier. (Le Chevalier de la Charrette, v. 5059-62)

Par essence félon, il ne peut être désigné autement que comme

[...]uns goz,

uns nains boçus et rechiniez » (Le Chevalier de la Charrette, v.5148-49)

Par contre Le Bel Inconnu, ne tarissant pas d’éloges, accorde au nain une place bien plus enviable et quelque peu problématique. Le nain qui accompagne Hélie est nommé – Tidogalain – comme le sont du reste tous les personnages du roman, ce qui confère un certain "effet de réel". D’autre part, il

            [...] n’ert pas ne fols ne vilains,

             Ains ert cortois et bien apris. (Le Bel Inconnu, v. 158-59) 

Renaud de Beaujeu, jouant de l’ironie en regard des romans arthuriens traditionnels réitère par la suite la même affirmation :

Molt estoit li nains debonaire. (Le Bel Inconnu, v. 498)

[...] le preu nain

Cui je ne tien pas a vilain. (Le Bel Inconnu, v. 616-17)

Deux générations plus tard, le nain a perdu sa connotation maléfique. En revanche, il joue toujours le rôle de psychopompe puisqu’aux côtés d’Hélie, il conduit le héros vers l’accomplissement de son destin. Curieusement, dans Le Bel Inconnu, ce sont les jongleurs qui se chargent de la puissance malfaisante attribuée aux nains dans Le Chevalier de la Charrette. Sans doute faut-il lire dans ce transfert le mépris dans lequel étaient tenus les jongleurs, du fait de leur existence soumise à l’errance, ainsi qu’en témoigne le fabliau Des putains et des jongleurs.

           

Ce que mettent de toute façon en évidence les deux romans arthuriens, c’est la confrontations de deux mondes. Le premier, policé, est celui de la cour. Le second, accueillant les puissances malfaisantes que sont des géants[30] Méléagant ou Mahon le Noir, est une sorte d’antimonde. Cet Autre Monde se veut d’une part le miroir du désordre issu d’une noblesse dégradée dont les figures de proue sont les robeors, mais il renvoie aussi aux Enfers. En ce sens le passage du pont fait de Lancelot comme de Guinglain des personnages assimilables à Énée ou Orphée. Si la Cité en Ruines du Bel Inconnu évoque sans ambiguïté le royaume de la mort, dans Le Chevalier de la Charrette, Gorre est la contrée d’où nul retourne. D’autre part, à l’instar de la Cité en Ruines, Logres est le lieu où le Mal a élu domicile, sous la forme de Méléagant ou de Mahon le Noir qui ont tous deux instauré une coutume. Or la coutume est toujours maléfice et il incombe au protagoniste de chacun des deux romans de rompre le sortilège afin de rétablir la paix de Dieu.

 À cet égard, il convient de conclure sur l’interprétation du Chevalier de la Charrette qu’a faite Jacques Ribard en 1972, même si Jean Markale en a proposé une autre, en 1985, qui tire le roman vers une signification plus païenne en assimilant Lancelot au dieu nordique Lug. Selon Jacques Ribard, Le Chevalier de la Charrette est un véritable abrégé d’histoire sainte, la figure messianique de Lancelot s’opposant à Méléagant, figure satanique. Celui-ci n’est-il pas d’ailleurs en constante rébellion contre le Père, Bademagu ? Messianique, Lancelot l’est par son anonymat initial – qui renvoie à l’humilité christique –, par l’infamie de la charrette – dévolue, entre autres, aux voleurs, elle rappelle la mort du Christ entre deux voleurs –, par son acceptation du martyre[31] et par les railleries qu’il subit tout au long de ce que l’on pourrait qualifier de "chemin de croix". L’épreuve du doute et celle de la tentation ne lui sont pas plus épargnées qu’à Jésus lui-même[32]. L’annonce de l’arrivée de Lancelot est par ailleurs assez semblable à l’annonce de la "bonne nouvelle" :

              [...] an li avoit dit et conté

              c’uns chevaliers de grant bonté

              el païs a force venoit. (Le Chevalier de la Charrette, v. 2117-19)

Quant à l’épisode de la tombe soulevée, il n’est pas sans évoquer la mort et la résurrection du Christ. Jacques Ribard relève de nombreux autres indices qui pourraient inviter à une lecture chrétienne de l’œuvre. Nous évoquerons, entre autres, la trahison du nain, le reniement de Guenièvre, l’oubli – supposé – des  fidèles compagnons, ou l’existence des stigmates que peuvent constituer les blessures de Lancelot. Cependant le motif chrétien par excellence reste la parousie dont se fait l’écho l’ultime combat entre Lancelot et Méléagant, combat qui oppose le royaume de Dieu et celui du Mal. Sans développer à l’excès la thèse de Jacques Ribard, il convient peut-être de conclure sur le motif réitéré de la voie étroite qui apparaît non seulement dans l’épisode du passage du Pont de l’Épée, mais aussi dans « le pertuis petit » de la tour, vers lequel Lancelot se traîne lorsque la sœur de Méléagant, venue le délivrer, l’appelle (v. 6559). Tous ces éléments ainsi que le fait que le roman intègre la souffrance dans un processus de rédemption accréditent amplement la thèse de Jacques Ribard. Le royaume de Logres apparaît dès lors comme le lieu où réside une humanité vouée à la mort à cause d’un ange rebelle et Lancelot comme l’élément salvateur[33] venu expier les péchés du monde avant d’obtenir son rachat, signifié par la libération des gens de Logres. Si l’errance, dans Le Bel Inconnu, ne se donne pas aussi lisiblement comme un parcours orienté vers une éthique chrétienne, il n’en demeure pas moins que son explicit est en tout point conforme à cette éthique puisqu’il met fin à la vagatio amoureuse du protagoniste, l’installant dans le mariage, ce que ne fait pas Le Chevalier de la Charrette.

            Le mérite du Chevalier de la Charrette, comme celui du Bel Inconnu, est de retracer le parcours d’un chevalier solitaire, appelé à une haute destinée par son aptitude à se jouer humblement des épreuves et qui sait mettre ses talents au service d’autrui, sans en tirer de gloire personnelle – même si son entourage ne se fait pas faute de célébrer ses mérites. L’idée de l’accomplissement d’une volonté divine se glisse alors subrepticement car on est loin en effet, dans l’un et l’autre cas, de la "superbia" condamnée par l’Église. De plus, dans chaque roman, le héros qui avait été marginalisé dans l’incipit trouve – ou retrouve – dans l’explicit un statut social. Le récit concernant Lancelot se termine par la reconnaissance de toute la cour :

Li rois et tuit cil qui i sont

grant joie an demainnent et font . (Le Chevalier de la Charrette, v. 7093-94)   

L’expression « grant joie » est du reste réitérée trois vers plus loin. Quant à Guinglain, sa réinsertion est encore plus brillante puisqu’il acquiert, au terme de ses aventures, la stabilité à laquelle aspiraient tous les jeunes nobles de l’époque. Rien n’y manque. Sur le plan amoureux, il n’est plus condamné à l’errance – du moins si la dame du narrateur ne souscrit pas à sa suggestion subversive, formulée dans l’explicit – et sur le plan social, le mariage le dote d’un royaume à faire pâlir d’envie le roi Arthur :

[...] fu rois de molt grant mimore,

Si con raconte li istore (Le Bel Inconnu, v. 6245-46)    

Dans une société où l’individu prend pour la première fois conscience de son individualité, chaque roman propulse précisément sur le devant de la scène un véritable héros dont le parcours est à la fois une quête et une conquête qui lui permettent de s’épanouir pleinement, tout en conjuguant les risques de désordre qu’une telle aventure implique non seulement pour le pouvoir royal mais aussi pour l’Église. Cependant, par son parti pris constant de subvertir le modèle arthurien, Le Bel Inconnu se fait l’écho de l’évolution d’une société qui privilégie de plus en plus l’ascension individuelle.

 

Notes 

[1] Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la Charrete, Champion, Paris, 1969, introduction : p. vii.

[2] Erich Köhler, L’Aventure chevaleresque, idéal et réalité dans le roman courtois, Gallimard, Paris, 1974, p. 79.

[3] Ce dont témoigne la vie de Guillaume le Maréchal, illustre tournoyeur de la fin du XIIe siècle, racontée par Georges Duby dans Guillaume le Maréchal ou Le Meilleur chevalier du monde ( Fayard, Paris, 1984).

[4] Georges Duby, « Les jeunes célibataires », in L’Histoire, numéro hors-série n°16, p. 14, document repris de « La femme, l’amour et la chevalerie », in L’Histoire, n° 1, p. 6-13. <

[5] C’est ce que souligne aussi Marie-Luce Chênerie. Dans Le Chevalier errant dans les romans arthuriens en vers des XIIe et XIIIe siècles (p. 14), elle met en évidence le rôle de l’adjectif « errant » lorsqu’il qualifie le nom « chevalier » : dès lors qu’il est postposé, il désigne des tournoyeurs professionnels.

[6] Le Chevalier de la Charrette, v. 6055-56.

[7] L’Église l’a bien compris en proposant les croisades pour mettre cette énergie au service de Dieu.

[8] Erich Köhler, L’Aventure chevaleresque, idéal et réalité dans le roman courtois, p. 131.

[9] Quelques vers plus loin, elle formule, quoique de façon différente, le même reproche : « Trop vos voi jone baceler. » (Le Bel Inconnu, v.293).

[10] « Le Moyen âge avait-il peur des jeunes » : entretien avec Jean-Claude Schmitt, in L’Histoire, n° 200, p. 80-84.

 

[11]Le Chevalier de la Charrette, v. 3584 et sq., v. 4930 et sq. et 6983 et sq. Le second combat est cependant d’une nature différente puisqu’il s’agit d’une ordalie.

[12] Ce qui différencie ce combat du troisième combat du Chevalier de la Charrette.

[13] Exception est pourtant faite pour le seigneur de Saies (v. 1133-34) :  Bon chevalier et conbatant, /Des armes preu et travillant

[14] Contre l’Orgueilleux de la Lande (pour le braque), Giflet, fils de Do (pour l’épervier), Mauger le Gris au château de l’île d’Or et Lampart à Galigans.

[15] On reviendra plus loin sur ce point.

[16] Chrétien développe sur plusieurs vers cette tentative de suicide de Lancelot, qui croit Guenièvre morte :D’une ceinture qu’il ot ceinte / noe un des chiés au laz corrant [...] /Lors ne demore sans delaie,/einz met le laz antor sa teste / tant qu’antor le col li areste ;  /et por ce que il mal se face / le chief de la ceinture lace/a l’arçon de sa sele estroit, / ensi que nus ne l’aparçoit ; /puis se let vers terre cliner, / si se vost feire traïner / a son cheval, tant qu’il estaigne :/une ore plus vivre ne daigne. (v. 4284-94)

[17] On peut toutefois se demander si la bataille au pays de Gorre n’est pas le fruit d’un sortilège de Méléagant.

[18] Marie-Luce Chênerie, Le Chevalier errant dans les romans arthuriens en vers des XIIe et XIIIe siècles, p. 217.

[19] Mentionné lui aussi en lettres capitales : « Li Ponz Evages ».

[20] Blioblïeris y joue d’ailleurs curieusement avec « dous vallés » (Le Bel Inconnu, v. 333).

[21] C’est nous qui soulignons.

[22] Celle de Lancelot comme celle de Guinglain commencent par le passage d’un gué périlleux.

[23] L’Île n’est pas sans renvoyer à un certain âge d’or.

[24] À ces lieux de passage, il convient d’ajouter le cimetière du futur du Chevalier de la Charrette, autre passage vers l’Autre Monde qui ne trouve pas de corollaire dans Le Bel Inconnu. Sans doute faudrait-il évoquer également le rôle joué par les cités, particulièrement opulentes dans Le Bel Inconnu, mais nécessité faisant force de loi, nous ne pouvons nous y attarder sans risquer d’allonger démesurément l’exposé.

[25] Marc Bloch, La Société féodale, p. 410.

[26] Marie-Luce Chênerie, Le Chevalier errant dans les romans arthuriens en vers des XIIe et XIIIe siècles, p. 312.

[27] Ce combat lui est toutefois épargné, grâce à la sagesse du père qui retient la fougue de son fils.

[28] Cf. par exemple Le Chevalier de la Charrette, v. 1098-1099.

[29] Cf. l’épisode du lit enflammé ou celui de la demoiselle entreprenante dans Le Chevalier de la Charrette. Cf. l’épisode du baiser refusé dans Le Bel Inconnu.

[30] Le XIIe siècle est autant le siècle de l’angéologie que celui de la démonologie.

[31] Le mot apparaît bel et bien au vers 410, suivi un peu plus loin par une allusion au « feu d’espines » (Le Chevalier de la Charrette, v. 413).

[32] Cf. les quarante jours au désert et la dernière phrase du Christ : « Pourquoi m’as-Tu abandonné ? »

[33] Il est du reste comparé à un ange : Le Chevalier de la Charrette, v. 6670.

 

Bibliographie

Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la Charrette, publié par Mario Roques, Champion, Paris, 1969, 241 p.

Renaud de Beaujeu, Li Biaus Descouneüs - Le Bel Inconnu, texte publié, présenté et annoté par Michèle Perret, traduction de Michèle Perret et Isabelle Weill, Champion classiques, Paris, 2003, 417 p.

Bloch, Marc, La Société féodale, Albin Michel, 1939, réédité dans la collection « L’évolution de l’humanité » en 1968, 702 p.

Chênerie Marie-Luce, Le Chevalier errant dans les romans arthuriens en vers des XIIe et XIIIe siècles, Thèse sous la direction de Philippe Ménard en 1984), Droz, Genève, 1986, 758 p.

Duby, Georges, Guillaume le Maréchal ou Le meilleur chevalier du monde, Fayard, Paris, 1984, réédition Folio Histoire n° 11, 189 p.

Köhler, Erich, L’Aventure chevaleresque, idéal et réalité dans le roman courtois, Gallimard, Paris, 1974, 319 p.

Ribard, Jacques, Le Chevalier de la Charrette, essai d’interprétation symbolique, Nizet, Paris, 1972, 185 p.

« L’aventure des chevaliers », hors-série n° 16, Les Collections de L’Histoire, juillet 2002, 98 p.

Schmitt, Jean-Claude, « Le Moyen Âge avait-il peur des jeunes ? », L’Histoire, n° 200, juin 1996, p. 80-84)