L'abbaye de Saint-Papoul : les chapiteaux du Maître de Cabestany

Le chevet de l'église de cette abbaye bénédictine a été remanié au XIIème siècle. Juchées sur des pilastres, six colonnes engagées ponctuent l'abside principale. Elles sont couronnées de chapiteaux, dont deux sont historiés.

Les six chapiteaux, auxquels s'ajoutent vingt-six modillons, soutiennent la corniche, elle-même ornée d'un motif de cordage.

Les deux chapiteaux historiés, situés sur les colonnes centrales, sont attribués au Maître de Cabestany : tous deux sont à lire dans une continuité car ils racontent l'histoire de Daniel. Ils relatent très précisément la fin du livre 14 de Daniel (versets 33 à 42).

Sur ce chapiteau, le prophète Habaquq, transporté par l'ange du Seigneur, apporte un repas à Daniel dans la fosse aux lions pour lui démontrer que Dieu ne l'a pas abandonné : Habaquq cria en disant : "Daniel ! Daniel ! Prends le repas que Dieu t'a envoyé !" (Daniel, livre 14, verset 37). Les  lions qui entourent Daniel sont à ce point domestiqués qu 'ils le lèchent - tels des chiens - pour témoigner de leur soumission.

Au bout du septième jour (selon le livre 14), le roi, venu pleurer Daniel, le découvre vivant dans sa fosse : "Il le retira de là. Quant aux responsables de sa perte il les fit jeter dans la fosse, et ils furent aussitôt dévorés en sa présence." (Daniel, 14, verset 42). Ce chapiteau raconte la fin de l'histoire : cinq Babyloniens sont livrés en pâture à des lions, devenus féroces.

On remarquera encore une fois la "manière" du Maître de Cabestany : le chapiteau ignore le vide. Daniel, personnage central, y est cerné par des animaux entassés les uns sur les autres, au milieu desquels parviennent à se loger le visage du prophète Habaquq et son sac.

On retrouve aussi d'autres caractéristiques de l'art du Maître : doigts longilignes, visage dans un dièdre, yeux obliques délimités par deux coups de trépan, front bas, mais oreilles haut placées.

Le thème de Daniel se retrouve à St Trophime d'Arles comme à Moissac, mais traité avec plus de sobriété.

Vers St Trophime

 

La référence fréquente à la figure de Daniel peut s'expliquer de diverses façons.

Daniel représente sans doute la souffrance de l'homme dans sa lutte contre le péché. Il pourrait aussi, à la manière de Sant Jordi (Saint Georges) en Catalogne, symboliser la victoire du Bien sur les forces du Mal, les lions se substituant ici au dragon pour représenter Satan.

Dans Le Maître de Cabestany (Editions Zodiaque), Marco Burrini interprète Daniel comme une figure christique. En effet, Jésus - Dieu fait homme - passe lui aussi par cette lutte contre le Mal, la fosse aux lions symbolisant l'enfer. On pense évidemment à la quarantaine dans le désert où Jésus subit la tentation.

Marco Burrini ajoute - en s'appuyant sur les commentaires de St Augustin - que Daniel est aussi le symbole de la vie monastiquen puisqu'il "servit Dieu dans le célibat [...] et confronté à de nombreuses épreuves, en sortit indemne comme l'or pur le plus pur" : c'est pourquoi il est fréquemment représenté dans les abbayes.